Julien-Poulin, comédien comique militant

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

L’humour est la politesse du désespoir
-Chris Marker

Article paru dans le journal Le Réveil, le 29 mars 1973 (RueMorin.com remercie Jérôme Gagnon, professeur d'histoire au Cégep de Jonquière pour l'aide fournie à Pierre Demers)
Article paru dans le journal Le Réveil, le 29 mars 1973 (RueMorin.com remercie Jérôme Gagnon, professeur d’histoire au Cégep de Jonquière pour l’aide fournie à Pierre Demers)

Vous saviez que Julien Poulin a été animateur au Centre culturel de Jonquière en 1973, au début de sa carrière de comédien et de cinéaste avec Pierre Falardeau? À cette époque, le Centre était animé par l’Institut des arts de Saguenay avant que la Ville le récupère. Pendant une saison estivale, Poulin a remplacé Guytay et a dirigé sa troupe de comédiens dont Hélène Pedneault, Denis Leclerc et plusieurs autres débutants. Denis a avoué que c’était la plus belle saison théâtrale qu’il a vécue de toute sa vie. C’est lui qui m’a confirmé mon intuition et Jérôme Gagnon, prof d’Histoire au Cégep de Jonquière pour l’article dans Le Réveil alors supervisé par le docteur Vaillancourt . Sur la photo, Poulin a le look d’un acteur russe…

Il faisait la navette d’ici à Montréal où il jouait un petit rôle dans Réjeanne Padovani de Denys Arcand et faisait le son sur le docu qu’il signait avec Falardeau sur l’école de police de Nicolet, Le Magra. Portrait hilarant de la formation de nos gardiens de la paix et de l’ordre qu’on voit surtout astiquer leurs souliers. Bref, il y a un petit peu de Poulin chez nous.

Au décès de Poulin, je me suis retapé les Elvis Gratton. Bientôt, je vais faire la même chose avec les documentaires, tous aussi riches en enseignements, sinon plus. Surtout Pea Soup que le fils de Falardeau, Jules, a revisité. Et évidemment Le temps des bouffons. À l’heure actuelle, on est à plein dedans ce temps.

Je reviens à l’acteur «russe» Poulin.

Dans Elvis Gratton 2, Poulin fait le clown aller-retour. Il joue autant sur ses points forts telle la pantomime , par exemple la séquence où il porte différentes perruques et des maquillages improvisés. Il nous bombarde de ses mimiques tout en essayant de trouver LE look qu’il va adopter pour son Elvis. C’est comme s’il pratiquait son jeu devant nous. J’imagine que faire le clown pour lui devait faire partie de son quotidien à la Roulotte, théâtre d’été circulant un peu partout dans les parcs de la ville de Montréal animé par Paul Buissonneau. C’est une façon de jouer sans dire un mot comme les burlesques du cinéma comique américain.

Dans la séquence de la fin du premier Gratton …où Poulin et Falardeau se demandent comment finir le film, on voit une affiche du Dictateur de Charlie Chaplin sur un mur de la salle de montage. Ils admiraient Charlot et les autres. La pantomime permet de rejoindre tous les publics et surtout de toucher des sujets comiques plus facilement. Autre exemple de pantomime réussie c’est la séquence où Poulin est dirigé par un cinéaste français évoquant les saisons québécoises. Il essaie de traverser une clôture de broches avec ses skis sans trop de succès. Là encore Poulin se surpasse dans ce jeu entêté. Et les rapports qu’il entretient avec sa grosse bagnole relève à la fois de son jeu silencieux que celui des répliques d’insultes particulièrement bien senties et absurdes à soi…«la porte est ouverte…je L’sais c’est moiii qui l’a ouvert».

Autre registre du comique de Poulin c’est l’exagération, l’insulte verbale dont est passé maître son personnage. Les jeux de mots, les propos démagogiques, les références à certains politiciens de l’époque ne font qu’enrichir l’épaisseur de Gratton qui rêve de faire rêver le monde entier. Encore là, dans la séquence tournée dans la salle de montage du premier Gratton, les deux cinéastes dévoilent leurs intentions.

Poulin affirme que ce film-là a comme objectif de faire rire le monde, de les reposer de ce qui tourne autour. Falardeau par contre, lui admet carrément qu’il veut faire chier le monde, leur montrer à quel point ils sont colonisés surtout par la culture et le way of life américain. Le Gratton pour lui et ses nombreuses références aux fédéralistes n’ont qu’un objectif : les réveiller pour qu’ils ne dorment plus. Il rêve du grand soir québécois…

Le troisième comparse, Méo (Décédé en mars 2022) pour ne pas le nommer lui ne parle pas, un bout de cigare lui empêche de prononcer des paroles intelligibles. Lui aussi, sorte de frère jumeau de Gratton confirme la bêtise de son vis à vis. Il comprend et décode la plupart du temps ce que Gratton arrive difficilement à suivre. Il parle un langage universel- une sorte d’esperanto du ti-coune et comprend n’importe qui alors qu’Elvis lui se vante de parler couramment le bilingue fluently. Gratton est toujours en colère contre toute personne ou tout objet le contraignant à réfléchir. Méo lui a des solutions à tous les problèmes et à toutes les interrogations. C’est sans doute pour cela qui passe pour un grand séducteur malgré sa bouille minable.

Le comique verbal maintenant.

En fait, toutes les paroles, les slogans, les jeux de mot set autres blagues de bas étage de Gratton sont l’envers de ce que les deux cinéastes veulent dire. Toute parole sensée ne peut sortir de la bouche de ce «gros épais» comme le qualifie la voix de sa limousine. Il transpire la démesure et le big big. Du me myself and i à donner des maux de tête à lui-même. On ne peut difficilement ne pas penser à Trump et à ses discours publics, ses décors quotidiens, ses hôtels, ses répliques et autres réflexions creuses sur les médias sociaux et son costume à cravate rouge – sans oublier sa perruque blonde- quand Gratton apparaît. Il transcende son époque le gros Gratton et devient avec les années un petit peu universel sans trop le dire.

Sans doute comme les comiques muets du burlesque américain comme Chaplin, Keaton, Langdon, Laurel et Hardy, Roscoe Arbucle et même les parlants comme W.C.Fields et les Marx Brothers qui nous proposent une critique de leur époque- le début du capitalisme américain- avec des personnages hors norme. Gratton aussi est sans les normes. Trump lui à leur différence est loin d’être drôle. Il est pathétique et hors de son époque.

Pourquoi Gratton nous fait-il rire de toutes les couleurs et même jaune?

D’abord parce que on se reconnaît dans ses caricatures de nous-mêmes à l’excès. Falardeau est un anthropologue. Il connaît plus que quiconque nos travers, nos habitudes de vie collective, notre bouffe (pâté chinois, spagg minimaliste), notre culture quotidienne axée sur des modèles américains malgré nous. Il n’oublie jamais de creuser le monde qui l’entoure, les travers de sa société pour y puiser les références de son personnage.

Dans les documentaires qu’il a réalisés avec Poulin avant sa période de fiction, il creuse à fond. J’y reviendrai bientôt. En attendant, je vais essayer de récupérer mes Gratton que des amis sont venus très vite m’emprunter en urgence.

Pierre Demers, cinéaste, poète et prof de cinéma
Arvida


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