Kénogami, le Bronx

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Nommer les choses, c’est leur enlever leur danger
-Amélie Nothomb

Donc, d’après une candidate du parti conservateur fédéral dans la circonspection de Jonquière, ce serait risqué de sortir à Kénogami le soir. Pour les femmes surtout. Quoiqu’un joggeur a également avoué qu’il hésite à aller faire ses tours de piste près du vieux bureau de poste et dans le parc Price. Bon, c’est classé. Kénogami semble loger un nombre croissant de criminels en tout genre qui se retrouvent tous et toutes là parce que… le gouvernement libéral a permis à ceux-ci et à celles-là de purger leur peine en société au lieu de croupir en prison le reste de leur vie.

C’est encore du Poilièvre (Moi je l’appelle «poil de lièvre») tout craché. Le monsieur gros bon sens qui fait semblant de bien connaître les Québécois parce qu’il leur parle français. Pâle copie de Trump sans la couette blonde. Et du reste des valeurs politiques qui recoupent les mêmes préjugés des politiciens conservateurs qui croient que le réchauffement climatique c’est une vue de l’esprit et que le seul but dans la vie c’est de devenir millionnaire en exploitant ses voisins ou son prochain en vendant des chars ou du fuel. Vivement la relance des pipelines d’un océan à l’autre. Ses députés n’ont plus le droit d’ouvrir la bouche avant les élections. C’est Harper qui lui a refilé la formule magique de gagner les élections. Se présenter comme le sauveur de la nation, en chef charismatique, une sorte de grand prêtre qui promet à tout le monde de tout régler les problèmes de base des gens ordinaires : le coût de la vie, le prix de l’essence, la hausse des hypothèques, la menace des criminels qui poussent sur les coins de rue des quartiers de nos belles villes et le danger des migrants qui veulent voler nos jobs.

Qu’est-ce qu’il y a de si dangereux à Kénogami qu’on ne trouve pas à Jonquière, à Arvida, à Chicoutimi ou encore à la Baie? Ce pourquoi le monde hésite avant de sortir là quand il commence à faire noir?

Voici. On retrouve beaucoup de gens qui marchent dans les rues de ce côté-là. Sans doute plus qu’ailleurs. Avec des voiturettes, des gros sacs, des sacs à dos, parfois sur des vélos usés par la rouille, sans cadenas. Du monde ordinaire, des jeunes, des vieux, des citoyens comme on dit abandonnés à leur sort, sans trop de moyens sinon le goût de survivre une autre journée sans éclat. Des gars aussi avec des gros sacs de cannettes vides qu’ils transportent à pied ou à vélo pour se faire un peu de sous. Une soupe populaire rattachée à une église où l’on mange moins bien qu’ailleurs parce qu’il n’y a pas de cuisine sur place. Une soupe souvent bondée qui n’arrive pas à nourrir tout le monde.

Pas loin, la maison de quartier installée depuis peu dans l’ancien magasin Gagnon et frères. Lieu de rassemblement de tous les plus ou mal pris du coin et d’ailleurs. La maison en question a pris beaucoup d’expansion depuis son installation là. Un comptoir alimentaire dépanne les plus démunis.

À partir de neuf heures trente le matin, le parking est toujours plein. L’achalandage frise celui du comptoir à poutines BéBé les soirs de fin de semaine. On trouve de tout à la maison de quartier, toutes les classes de la société y sont représentées, mais les pauvres sont plus nombreux parce que c’est d’abord pour eux que ce dépannage existe. Ils peuvent s’y vêtir, y trouver des meubles d’occasion, des livres beaucoup plus intéressants que dans l’ancienne maison et beaucoup d’autres choses comme de la vaisselle pour garnir une cuisine, une salle de bain et le reste de la maison.

Les prix augmentent d’année en année mais ils sont encore abordables. Avant j’y achetait mes vieux vestons quasiment neufs 2.50$, Maintenant ils ont doublé de prix mais le choix est encore plus grand.

Ce n’est pas dangereux de fouiner à la maison de quartier. Mais tous les damnés de la terre et les mal partis dans la vie peuvent s’y retrouver sans rarement vous sauter au coeur pour vous étrangler. Ils vous regardent juste de travers si vous les dévisagez. Une paire d’yeux avertis en vaut quatre.

Quand l’hiver tarde, on peut voir encore des clients s’attarder sur la terrasse avec une bière plus ou moins grosse yeuter désespérément les touristes pousser leur soif et leur curiosité de ce côté-là, mais jamais les chicoutimiens oseraient s’y pointer de peur leur âme et leurs plumes.

Il faut sans doute être né à Kénogami pour ne pas avoir peur de s’y promener le soir tard, les nuits de brume ou de verglas. Ou faire comme les candidats du parti conservateur et imaginer des fantômes à tous les coins de rue. Souvent les arrières courts ont quelque chose de lugubre. Moi j’aime bien flâner du côté des cimetières, celui qui borde le boulevard Saguenay ou le plus pittoresque, celui des protestants sur la rue Montfort où on ne peut qu’entrer si on possède la clé de la barrière. Et pour en avoir une il faut inévitablement se procurer un terrain ou emprunter la clé d’un ami qui réside déjà là.

Moi je pense que c’est aussi dangereux se promener près de la bibliothèque Hélène-Pedneault à trois heures du matin à Jonquière qu’à la même heure aux alentours de la SQDC à Kénogami. Souvent les mêmes ados plus ou moins retardés, surchargés de pinottes (Mot échappé à Léandre Bergeron dans son dictionnaire de la langue québécoise) cherchent le trouble et des inconnus pour s’y mesurer.

La même chose à Chicoutimi près du local de la soupe populaire à la même heure. Là ce ne sont pas les itinérants perdus qui sont dangereux, mais plutôt encore les jeunes voyous qui rêvent de rouler dans une des bagnoles luxueuses abandonnées dans le parking à étages pas trop loin. On peut-être arriver à entrer dans un petit commerce pour partir avec le contenu de la caisse. De toute façon, à trois heures du matin, on ne se promène pas dans ce coin-là ou même dans le stationnement à étages à moins de ne plus savoir où on va, où on est. Et c’est à la place du citoyen itinérant qu’on retrouve inévitablement sa famille d’adoption.

Mais encore est-ce si dangereux de se promener le soir tard à Kénogami? J’ai délibérément exclus de l’analyse Chicoutimi-Nord parce que là fait vraiment être mal pris pour flâner la nuit dans cette périphérie qui logent surtout des propriétaires qui veulent payer moins cher de taxes. C’est tout de même vrai que la polyvalente peut sans doute renfermer des énergumènes en puissance rêvant d’y passer la nuit pour ne pas rater leurs cours du lendemain.

Est-ce vraiment dangereux de se promener la nuit à Kénogami? Oui sans doute pour une ou un candidat du parti conservateur fédéral qui, pour se faire élire, veut absolument faire peur au monde de la place.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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