«Nos» salles de cinéma

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste, cinéphile et poète rouge d’Arvida

Quand on va au cinéma on lève la tête. Quand on regarde la télévision, on la baisse.

  • Jean-Luc Godard

Le cinéma n’est plus ce qu’il était. Les salles n’ont plus l’attrait qu’elles avaient. Pour les remplir aujourd’hui il faut les transformer en arcades de jeux de toutes sortes. En ville j’entends, pas encore ici. Ici, les salles de cinéma font pitié. Leur programmation et leur confort découragent n’importe lequel cinéphile le moindrement averti. Une exception, la salle Apéro de Jonquière où les sièges et les services sont hors du commun à comparer au reste des salles de la région. Mais la programmation reste la même, d’abord des films américains qui attirent la meute (Avatar 2 oblige) et les films québécois qui imitent trop souvent les modèles américains avec nos comiques locaux qui se prennent pour des acteurs. Parfois des exceptions qui passent inaperçues une semaine. Jamais de longs métrages documentaires, genre pourtant dont les cinéastes québécois sont passés maîtres depuis Perrault-Groulx-Lamothe-Giguère et compagnie.

À part les derniers gros films américains, impossible de programmer ici des films d’un autre genre et encore moins de pays étrangers. Tout ça parce que nos salles ont été contrôlées et programmées depuis toujours – mon souvenir remonte au début des années 70- par des propriétaires montréalais qui, comme les multinationales de l’aluminium, considèrent que la région fournit d’abord des bras et des consommateurs dociles et faciles à étourdir avec un succédané de ce qui se passe en ville.

Pourtant, malgré tout, on a déjà eu ici des salles de cinéma remarquables. Qui arrivaient à proposer un certain choix de films différents.

Vous l’avez oublié évidemment. Le Capitol, le Cartier et l’Impérial rue Racine à Chicoutimi, le Palace à Arvida inauguré dans les années 20 à l’époque du cinéma muet, le Bellevue, le Centre à Jonquière, l’Elysée à Kénogami où l’on projetait des films de Bergman défendus par le père Trépanier, o.m.i. qui enseignait le cinéma au collège de Jonquière, dans les années 60. Quelques années avant le cégep de 1968.

Certaines de ces salles appartenaient à quelques proprios de la région. Comme le Palace d’Arvida et l’ancien Capitol de Chicoutimi dans les années 20 aussi au joueur de hockey célèbre Georges Vézina qui brassait quelques commerces ici, mais c’était l’exception. Faut souligner toutefois que le cinéma de la base militaire de Bagotville a toujours appartenu aux militaires, programmant des films en version anglaise. Au Lac par contre, les salles de cinéma ont toujours eu des proprios locaux. Le pionnier du cinéma pour enfants au Québec, Roger Laliberté («Les aventures de Ti-Ken») de Jonquière a déjà possédé un cinéma à l’Anse St-Jean, pour la petite histoire. Mais là encore les films américains dominaient.

Avant la famille Guzzo qui contrôle depuis une vingtaine d’années toutes les salles de cinémas au Saguenay, les propriétaires montréalais se sont succédé pendant des décennies : Franc-Film, Ciné-Vic et Cinéma-Unis.

On pourrait retrouver des photos de ces salles disparues en fouillant quelque peu dans les archives de la Société historique et du photographe Michel Gauthier qui collaborait à la revue Focus dans les années 70.

Aujourd’hui le complexe de salles mal insonorisées aux sièges inconfortables fait pitié à fréquenter. Le propriétaire de Laval, monsieur Vincenzo Guzzo lui-même, promet depuis des années la relocalisation de ses salles quelque part en périphérie, sans doute à l’entrée du Parc où il pourra trouver une terre agricole pour ses stationnements. L’idée ne lui viendrait pas de rendre les salles plus accessibles dans le centre-ville de Chicoutimi. Mais la pandémie a sûrement chamboulé ses plans et les cinéphiles de blockbusters américains devront attendre un autre 20 ans avant de pouvoir fréquenter des salles de cinéma plus confortables.

Ailleurs, les vrais cinéphiles peuvent profiter de salles de cinéma qui programment des films d’auteurs et de nationalités autres qu’américaines. Des salles réservées à différents films qui viennent de sortir comme les Clap et le Cartier à Québec, le Beaubien, le cinéma du Parc et le Moderne à Montréal, la Maison du Cinéma à Sherbrooke, Para l’oeil à Rimouski. Sans oublier la Cinémathèque québécoise où l’on peut voir tous les classiques du cinéma et le cinéma d’auteur actuel. Une Cinémathèque nationale dont il faut déplorer son exclusivité montréalaise depuis toujours.

Au SLSJ, nous n’avons jamais eu de salles de répertoire. Les ciné-clubs (Appelés depuis cinémas parallèles) des cégeps qui existent depuis une quarantaine d’années nous permettent de voir le cinéma d’auteur récent durant l’année scolaire seulement. Mais ils ne programment pas de vieux films. Comme si Keaton, Welles, Godard, Truffaut, Bresson, Jutra, Perrault, Tarkovsky, Eisenstein, Vertov, Ozu, Capra, Hawks, Ford, Bunuel, Fellini n’avaient jamais existé. Comme s’il fallait voir les films qui sortent mais pas ceux qui sont déjà sortis et qui ont laissé leurs traces et leurs influences.

J’ai souvent rêvé de voir apparaître ici une salle de cinéma réservée aux courts-métrages appuyée par le seul festival qui nous distingue des autres festivals montréalais et fait notre réputation cinéphilique. La Ville qui cherche des nouveaux créneaux d’excellence pourrait appuyer une telle initiative. Elle qui investit tant dans les festivals un peu moins culturels sans aucun remord. La plupart du temps pour mousser des produits d’attraction surexposés ailleurs (La bière, le vin, les musiciens du monde qui viennent de Laval, le jazz édulcoré, etc.).

Les salles commerciales de cinéma ont pris l’habitude de se financier en partie
Avec les pubs au début des projections. Comme si les profits qu’elles font avec la vente de leurs restos ne suffisaient pas à les faire vivre. Ces pubs me constipent avant que je sois obligé de me taper les bandes annonces des films américains qui s’en viennent. Des pubs qui moussent en grande partie ici et ailleurs les vendeurs de chars, les restos et les services gouvernementaux. Je m’ennuie des courts métrages qu’on diffusait avant le long métrage à l’époque où les propriétaires de cinémas étaient moins voraces et plus conscients de leur rôle à jouer pour diffuser toutes les catégories de films.

En terminant, trois suggestions de films vus pendant les Fêtes au Clap parce que ces films-là (Sauf Babylon) n’étaient pas présents de ce côté-ci du Parc. Le premier, The Banshees of Inisherin de Martin Mc Donagh, tourné en Irlande sur une île perdue. Ça se passe en 1923 lors de la guerre civile irlandaise. On l’entend sans la voir au loin. Un ami musicien nostalgique décide de ne plus parler à son ami voisin de toujours sans aucune raison de le faire. Le non conflit tourne mal. Les paysages, les animaux et le reste de la communauté s’en préoccupent avec excès et philosophie. Après on a envie de voir tous les autres films de ce cinéaste souvent comparé à Tarantino et à Bunuel.

Le petit Nicolas de Amandine Fredon et Benjamin Massoubre. Une adaptation libre en animation du premier livre de René Goscinny et Jean-Jacques Sempé. L’entrée dans la vie d’un garçon qui cherche sa voie et multiplie ses amitiés à l’ombre des adultes qui le surveillent. Rappel de la complicité des deux auteurs et du style graphique poétique unique de Sempé décédé récemment. Sans oublier la musique de Ray Ventura. Détail : une page couverture du New Yorker de Sempé dans son bureau. Il en a dessiné une centaine. «Qu’est-ce qu’on attend pour être heureux» comme dit la chanson de Ventura.

Et Babylon de Damien Chazelle. Ça se passe en 1927, l’année où le cinéma devient parlant. Hollywood est alors le lieu de tous les excès, Chazelle nous en met plein la vue et les oreilles surtout. La bande son est étourdissante. Brad Pitt en tombeur alcoolique muet tient le coup avant de se tirer la révérence. Hollywood avant qu’on censure tout. Une séquence d’anthologie : les 10 première minutes avant le titre avec un éléphant mal au ventre.

Ah oui, Avatar 2? J’attends ma cinquière dose pour y aller. Mais moi le cinéma américain d’effets spéciaux je le fais toujours attendre par respect pour les comédiens qui font semblant de s’émouvoir devant l’écran vert ou bleu. Le seul intérêt de ce blockbuster trop dispendieux (237 millions$) c’est d’avoir relancer à sa façon le cinéma en salle anémique depuis la pandémie. Le reste semble relever du conte de fée écologique. Hollywood récupère tout comme un ogre. Et Cameron en remet en se prenant pour un Kubrick vert. Et dire qu’il est torontois exilé lui aussi à Hollywood.

Pierre Demers, cinéaste , cinéphile et poète rouge d’Arvida
n.b.prochain sujet : l’étirement urbain ou condos de luxe



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