La chasse, pis après

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

La différence entre la chasse et la guerre c’est qu’à la chasse
On ne fait pas de prisonniers.
-Philippe Geluck

Je ne suis pas chasseur. Je n’ai jamais tiré au fusil. Peut-être, dans mon jeune âge, de la carabine à plombs pour essayer de tuer les rats dans un vieux dépotoir. Chez-nous, on n’avait pas de fusils. Mon père n’était pas chasseur. Il nous amenait à la pêche, c’est tout. Pour moi la pêche c’est acceptable, la chasse, je l’ignore. Tuer des bêtes pour le plaisir de les voir mourir, j’ai un problème. Si les chasseurs disent que c’est pour se nourrir, j’ai encore un problème. À moins qu’ils vivent dans le fin fond des bois en solitaire depuis 5 ans. Comme dirait l’autre, il y a des limites à manger un orignal et un autre. Qu’est-ce que vous avez contre les pois chiches, le tofu, les légumes? Excusez, je m’emporte.

Quand ici un quidam me demande sérieusement si « j’ai tué, cette année? », je deviens tout mal. J’ai envie de lui répondre que je tuerais bien un certain nombre de personnes qui nous rendent la vie impossible, mais que je me retiens à cause des conséquences.

Ici, la saison de la chasse c’est sacré.

J’écoute une entrevue à la radio populiste avec un dépanneur de chasse et pêche qui vante les différences et les qualités de l’urine d’orignal, la naturelle ou l’artificielle. Comme sujet pointu c’est réussi. Une entrevue de la sorte en région plus urbaine, plus cosmopolite, on la classerait dans la catégorie des émissions humoristiques ou folkloriques. Mais ici, c’est plus sérieux. Des chasseurs peuvent dépenser des fortunes pour obtenir de tels produits qui leur permettent de « tuer leur orignal » comme on dit.

Je n’ai jamais tué d’orignal. Je n’ai jamais promené mon pick up avec la tête d’une bête sur le top. Et je n’ai pas de pick up. L’autre jour, j’ai croisé une petite madame bien mise dans un pick up avec un panache d’orignal sur son top. Elle souriait. Moi aussi. Je me suis dis, « ça prend de tout pour faire un monde ». Elle semblait fière d’elle et de son chum de chasseur, sans doute.

Quoique, de plus en plus, ce loisir forestier est devenu féminin. Les filles partent en gang à la chasse comme les hommes. On en est rendu là.

Il y a de très bons films sur la chasse. Pas pour apprendre à se cacher avant de tirer. Çà l’association de chasse et pêche qui publie, entre autres, au Lac je crois, la revue du même nom disponible partout, propose à chaque année une soirée de films sur la chasse pour stimuler les chasseurs avant qu’ils partent « tuer ». Ces projections de films documentaires tournés avec des chasseurs professionnels sont très populaires. Mais je ne parle pas de ces films-là.

Je voudrais surtout évoquer des films de chasse qui vont au-delà de la chasse. Qui creusent l’esprit de la chasse pour observer et faire surgir l’âme du chasseur. L’un de ces films les plus intéressants de cette catégorie c’est celui de Pierre Perrault, La bête lumineuse produit par l’ONF. Il est disponible sur le site de cet organisme.

On y voit des chasseurs s’adonner à leur loisir préféré entre camarades de toujours, entre amis complices qui finissent par se révéler.

La chasse sert surtout bien souvent à « faire sortir le méchant » parfois. L’harmonie avec la nature passe au second plan.

Je suis toujours fasciné par les faits divers qui émanent de la saison de la chasse. À chaque fois, quelques chasseurs disparaissent sans souvent laisser de traces. D’autres se blessent ou carrément se tuent accidentellement. Certains d’entre eux ont des accidents de voiture ou de pick up, se noient, s’enfoncent au fond des bois et finissent par se retrouver après avoir mobiliser la police et l’armée. Bref, c’est souvent un loisir plein de rebondissements.

Dans La bête lumineuse de Perrault, ce dernier ne porte pas de jugement sur le comportement des chasseurs. Il en est un lui-même. Mais un invité parmi le groupe n’est pas à la hauteur des attentes des autres. Il finira par vivre une expérience plus ou moins agréable. En vase clos, les chasseurs ont souvent des réactions de prédateurs un peu excessifs. Ils dissimulent mal leur instinct de bête sauvage.

Je ne chasse pas. Je n’ai jamais passé cinq jours dans une cabane en bois rond avec des chasseurs pour « tuer mon orignal ». Je n’y tiens pas vraiment. Certains parlent de « l’adrénaline » du coup de fusil, de la bête qui occupe tout le champ d’horizon. Bref, du plaisir de faire corps avec la bête. À la limite, de la complicité du chasseur et de la bête.

Je préfère la complicité du cycliste avec son vélo.

Pendant la période de la chasse, des bouchers itinérants vont dépecer les bêtes un peu partout dans la région pour permettre aux chasseurs d’entreposer leurs prises. Les rares boucheries de la région ne suffisent pas à remplir les commandes. Les gens garnissent leur congélateur de viande de bois pour l’année. Ici c’est une sorte de rituel. Les prises sont tellement nombreuses que certaines de ces prises servent à nourrir les démunis lors de soupers populaires. Au moins, cette denrée ne se perd pas.

Malgré tout, je n’arrive pas à comprendre cet engouement pour ce loisir forestier. Ce n’est peut-être pas la chasse de bêtes sauvages qui est au cœur de ce retour annuel à la nature. Il y a quelque chose de plus profond, de plus fondamental. Comme la nécessité de décrocher, de couper les ponts, de prendre le large. De se défouler par différentes manières.

Les chasseurs ont besoin de s’en aller quelque part ailleurs que chez-eux. Ils peuvent y aller avec leur femme parfois, avec des amis, avec des parents ou autres proches. Peu importe, ils s’en vont à l’automne faire le plein. Ou plutôt, faire le vide autour d’eux et dans leur vie. Ceux et celles qui ne chassent pas, le font aussi ce vide mais d’autres manières. Ils méditent, voyagent, lisent à outrance, écrivent, prennent la rue, vont dormir à la place du citoyen ou près de la rivière avant que les flics les réveillent.

La chasse correspond à un besoin de changer la vie quotidienne, la routine. On les voit les chasseurs quand ils reviennent. Ils semblent avoir vu des choses qu’on n’a pas vues. Ils sont les yeux et les oreilles plus éclairées. Souvent ils ont passé des heures et des morceaux de nuit au froid, à la pluie, parfois à la neige. Ils n’ont pas beaucoup dormi. Ils ont parfois abusé des bonnes choses. Ils s’en souviennent un peu.

Demain ils reprendront la routine, leur routine habituelle. Mais avec l’odeur de la forêt et des bêtes aperçues ou non dans leurs cheveux, sur leur peau.

La chasse me fait penser à un rituel du départ, de la mort appréhendée qu’on n’ose rarement apprivoisée.

Les chasseurs ne courent pas après la mort des bêtes dans le fond. Ils courent après leur propre mort sans vraiment le savoir, l’admettre.

Mais je m’ajuste. L’oncle de ma blonde est chasseur. Il aime les bêtes. Le fait empailler parfois. Les tue depuis toujours et pleure quand elles meurent. S’y attache au-delà de la mort. Un de ses frères porte un chapeau de renard tué par lui. C’est une sorte d’amour des bêtes un peu inexplicable. On les tue mais on les aime encore. Allez savoir pourquoi et comment. Sans doute ce fameux rapport d’amour/haine du fond des temps.

Je navigue difficilement dans ses eaux. On est à la frontière de la mythologie et du remords ancestral. Le coureur des bois n’est pas loin. Il attend la bête en lui.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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