Saguenay, une ville sur papier seulement
Dimanche, le 12 octobre 2025 – L’évidence saute aux yeux, des îlots urbains dispersés sur un territoire agroforestier. On se demande ce qui a pu motiver les élus de 7 municipalités de ce territoire à se fusionner en 2002. Détrompez-vous, seul le maire de la ville de Chicoutimi militait pour la fusion alors que les maires et la population des deux autres principales villes ont été contre cette fusion jusqu’à ce que le gouvernement du Québec l’impose par décret.
Mais qu’est-ce donc qu’une ville?
Pour certains (1), « l’urbanité est caractérisée par un maximum d’interactions sociales, et s’affaiblit selon un gradient centre-périphérie. La ville est alors l’association de la densité et de la diversité: deux caractéristiques qu’on rencontre certes dans les espaces ruraux, mais rarement réunies et rarement autant qu’en ville ».
D’autres la décrivent (2) comme « un point d’articulation privilégié entre un espace densifié, différencié et limité dans son étendue, et une population agrégée, hétéroclite, spécialisée. Elle est un lieu de confrontation entre de multiples acteurs de la vie sociale et une matérialité donnée, instituée, formalisée ».
En France, par exemple, l’INSEE (3) ajoute la continuité du bâti comme critère pour dénommer une unité urbaine
La ville de Saguenay répond-elle à ces critères?
- Espace densifiée : Avec seulement environ 124 habitants par km2, cette ville se classe, et de loin, au dernier rang des villes de plus de 50 000 habitants au Québec.
- Limitée dans son étendue : L’image ci-dessus suffit comme appréciation. Saguenay est trois fois plus étendue que toute autre ville de plus de 100 000 habitants au Québec. Quoi de mieux pour encourager l’étalement urbain au point de transformer des municipalités rurales environnantes en quartiers résidentiels. Il y a des coûts de fonctionnement énormes pour couvrir un tel territoire.
- Interactions sociales qui s’affaiblit selon un gradient centre-périphérie : depuis 2002 chaque ancienne ville conserve son caractère de « ville-centre » et avec raison. On ne peut faire une « nouvelle ville » avec trois villes qui se sont développées et possédaient la quasi-entièreté des caractéristiques d’une ville accomplie. On peut même s’interroger sur le fait d’avoir fusionner Arvida à Jonquière en 1975.
- Continuité du bâti : On est très loin de respecter ce critère. Des distances de 8 à 10 km sépare les concentrations urbaines l’une de l’autre. Les installations de Rio-Tinto à Arvida créent aussi un mur entre les deux secteurs limitrophes. Sans oublier le fait de fusionner trois municipalités rurales rien que pour obtenir une population supérieure à 150 000 habitants.
Et qu’en pensent les analystes spécialisés (4) en organisation?
« Dans la plupart des cas étudiés, les résultats montrent toutefois que les fusions municipales n’arrivent pas à générer les retombées attendues »…que « les fusions peuvent contribuer à réduire les dépenses administratives, mais qu’elles n’ont généralement aucun impact sur les dépenses totales »…que « la plupart des autres études échouent à montrer l’existence d’économies d’échelle ou des gains d’efficience »…que « la plupart des études échouent également à montrer une variation dans la qualité des services offerts suite aux fusions »…que « plusieurs études suggèrent même que c’est la fragmentation, plutôt que les fusions, qui stimulerait la croissance économique. Sur le plan de la coordination des enjeux d’aménagement, …ne trouve aucune relation significative entre les fusions et l’étalement urbain, la vitalité du centre-ville ou la densification du développement immobilier ».
Parmi toutes les fusions réalisées au Québec, Ville de Saguenay se classe bonne dernière quel que soit l’indice socio-économique utilisé pour la comparer à des villes telles Sherbrooke, Lévis ou Trois-Rivières. Ne pensez-vous pas que c’est le temps de se questionner? Qu’on aurait pu diminuer les dépenses administratives en créant une communauté urbaine tout en conservant notre identité et notre pouvoir de taxation.
On a beau être heureux d’y vivre et de baigner dans un océan de verdure, la Ville de Saguenay, elle, ne peut vivre que d’amour et d’eau fraîche.
(1) Jacques Lévy et Michel Lussault (dir.), Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés. Belin, 2013 (1e éd. 2003), p. 1078–1081.
(2) Des définitions de la ville | Cairn.info (Voir dernier paragraphe de cet article)
(3) Accueil – Insee – Institut national de la statistique et des études économiques
(4) 2020RP-13.pdf (cirano.qc.ca), page 34
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