Une bonne chronique

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Que serait la vie sans l’imparfait du subjonctif…
-Alexandre Vialatte

Foglia est mort cet été. C’était un chroniqueur du quotidien attachant. Talentueux et surtout libre de toute attache. Il avait le don de nous compromettre avec les détails de la vie, les petits à côtés que personne ne soupçonne bien souvent. Depuis qu’il avait pris sa retraite, on le cherchait un peu partout. Quand je voyais passer un cycliste aux cheveux gris, je le prenais pour lui. Sa plume nous manquait. Le grosse Presse en a profité pour augmenter son tirage à l’annonce de sa mort. Elle a publié – avec un avertissement sur le langage employé et presque sur sa liberté d’expression – un certain nombre de ses chroniques. La plupart des journalistes du même journal qui l’ont côtoyé ont pleuré en chœur son départ et son style unique.

Quand quelqu’un de connu meurt au Québec, on sort vite la machine à larmes et à éloges. Des recueils de ses chroniques vont suivre évidemment. C’est toujours rentable pour un écrivain de mourir. Tous les libraires et les bouquinistes vous le diront. Ils en vivent en grande partie. Cet été, dans une librairie d’occasion à Montréal, le vendeur n’arrête pas de me suggérer des livres de VLB, de Jacques Poulin. J’avais presqu’envie de lui dire : «laisses-les mourir en paix. À un moment donné les lecteurs finiront par comprendre qu’ils étaient parmi les plus précieux qu’on avait. Ils sortiront du lot à un moment donné pour secouer l’apathie des lecteurs qui ne jurent que par les livres qui viennent de sortir.»

Bon, calmons-nous.

C’est quoi une bonne chronique dans le fond? Je suis un peu rouillé mais je vais tout de même tenter de répondre à cette question pas rapport.

Une bonne chronique c’est une chronique qui sonne juste et qui fait semblant de chercher son sujet, du début jusqu’à la fin. Et que parfois elle ne le trouve pas, mais c’est pas grave. Il lui faut du ton, un certain style, des remarques souvent déplacées et, comme on dit, un air d’aller tout au long de sa pente. Il lui faut surtout un certain plaisir dans l’écriture. Foglia considérait souvent ses chroniques comme des morceaux de musique, des petites pièces de théâtre, des chansons à répondre, des contes pour mal entendants. Lui qui évidemment avait toutes les réponses plus ou moins saugrenues.

Ça prend aussi un peu de vocabulaire inédit, des jeux de mots et parfois des insultes bien senties vers un peu tout le monde. La chronique doit se démarquer de l’article journalistique consacré à la nouvelle. Toutefois, elle doit partir et déboucher sur du vécu, du déjà vu quelque part. Beaucoup de soi-même aussi.

Le chroniqueur doit parler de tout et de rien évidemment, mais aussi de l’air du temps, des préjugés qui entretiennent l’obscurité de l’époque, du milieu. Le chroniqueur n’a souvent qu’un sujet en tête, lui-même et ses propres idées reçues.
Ah oui, il faut aussi et surtout que le bon chroniqueur ait absolument un certain sens de l’humour. S’il se prend trop au sérieux, il rate son coup à tout coup. Foglia était très souvent drôle, parfois même tordant.

Les chroniques de Falardeau dans un hebdomadaire gratuit à Montréal dans les années 90 avaient la même qualité.

Je m’ennuie aussi des chroniques délinquantes d’Hélène Pedneault qui paraissaient dans La Vie en rose, de son arrogance, de sa verve et son ras-le-bol. Elle nous manque la jonquièroise féministe, environnementaliste, nationaliste et syndicaliste dans l’âme.

Je connais d’autres chroniqueurs qui faisaient et font encore un beau travail de formation pour les mordus de la chronique. Le premier sur la liste c’est évidemment Alexandre Vialatte, un chroniqueur/journaliste/romancier/traducteur hors du commun. On trouve de lui des romans, de la correspondance abondante, des bios comme celle de Kafka qu’il a traduit le premier et des chroniques d’un journal de Clermont-Ferrand, la Montagne. Plus de 900 chroniques qu’il a rédigées pour cet hebdo, pendant des années. Des chroniques sur tout, des livres, des expos, des films, souvent sur les animaux, des évènements mondains, des rencontres fortuites, des sujets on ne peut plus variés. Il terminait toujours sa chronique avec la même formule «et c’est ainsi qu’Allah est grand». Ah oui, il voyageait beaucoup à vélo…

C’est le rédacteur de la revue l’Actualité, Jean Paré, qui me l’a fait connaître en parlant de son style dans un congrès de la Fédération professionnelle des journalistes. Paré aussi n’était pas lui-même un mauvais chroniqueur. Il a publié quelques recueils de ses chroniques d’ailleurs. À 90 ans, il est plus discret maintenant.

Quelques autres chroniqueurs me gardent envie de les lire encore et me donnent souvent des bonnes idées de chroniques.

En France, trois dans Charlie Hebdo, Philippe Lançon, Riss, le rédacteur en chef et le romancier Yannick Haenell. Ici, au Devoir, Jean-François Nadeau le lundi, il donne toujours l’heure juste sur la dérive politique et culturelle, Émilie Nicolas brillante de références militantes, François William Croteau, l’ancien maire de la Petite Patrie qui décortique la vie municipale comme pas un et les chroniques sportives déjantées du romancier Louis Hamelin dans l’édition du samedi. Gérard Bouchard n’est pas mauvais non plus. Surtout quand il déterre ses souvenirs.

À la Presse, Yves Boivert, le fils spirituel de Foglia. Mais je ne lis pas beaucoup La grosse Presse. Patrick Lagaçé m’énarve. Il se prend trop pour Foglia et plogue sa radio un peu trop. Au Journal de Montréal, je lis la chronique cubaine de Jacques Lanctôt le dimanche. Il a écrit des choses intéressantes sur la mort de Foglia. Mon urologue m’a interdit de lire Martineau et son épouse.

Une bonne chronique c’est rapide, ça donne le ton et on a tout de suite envie d’écrire la suite. Le problème du chroniqueur c’est que trop de sujets l’allument. Il aurait souvent envie d’écrire sur tous ceux qui passent. Et il en passe des sujets du matin jusqu’au soir, du soir jusqu’au matin.

Il faut qu’il essaie de pas top écrire sur le même sujet qui préoccupe tout le monde. On ne peut pas passer sa vie à détruire Trump. On espère juste qu’il le fera bientôt lui-même. Parfois le chroniqueur se doit de trouver des sujets inédits, des sujets que personne n’imagine.

Par exemple, on ne peut pas passer sa vie de chroniqueur ici à parler de la mairesse malaimée. C’est trop facile et à la longue ça déprime tout le monde y compris le chroniqueur. Même si l’on change son angle, son point de vie.

Parler de Madame Laforest qui a quitté sa limousine en marche dans le Parc c’est la même chose. Mais je pense qu’il faudra y revenir bientôt pour mettre les choses au clair. Elle a dit que des pressions la forçaient à se présenter à la marie de Saguenay pour faire le ménage. Moi aussi j’ai eu des pressions de mon entourage pour me présenter…

C’est un de mes amis un peu perdu qui pense que je ferais un bon maire parce qu’on n’a jamais eu de poète et cinéaste rouge à la tête de la ville. La vie municipale n’est pas simple. Madame Laforest va l’apprendre bientôt. Elle ne sera plus dans sa tour d’ivoire provinciale à Québec entourée de ses fonctionnaires qui lui mâchent toutes ses réponses. Mais ce n’est pas du tout le sujet de cette chronique. Ici on parle de tout et de rien. Non pas de la carrière des politiciens et politiciennes au pouvoir qui se sentent sur le Titanic à la dérive sur le Saguenay. L’automne s’annonce prospère pour le chroniqueur plus ou moins rouillé. «Et c’est ainsi qu’Allah est grand».

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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