Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
Je suis abasourdi de constater le nombre de personnes qui veulent connaître l’univers alors qu’il est suffisamment difficile de se repérer dans le quartier chinois de New-York.
-Woody Allen
La revue américaine (papier) The New Yorker publiée à toutes les semaines vient de sortir son numéro anniversaire de la centième année. Un numéro double ponctué, entre autres, de publicités de la majorité des importantes maisons d’édition américaines. La plupart des auteurs qu’on y met à l’affiche ont déjà publié dans la revue et sont souvent des collaborateurs réguliers.
Évidemment, la revue est en anglais, vous allez me dire, mais quand j’ai commencé à m’y abonner au début des années 70, je ne la fréquentais pas spécialement pour les articles de fond. Je collectionnais ses pages couverture dessinées par mes illustrateurs préférés, surtout le Français Sempé qui en a fait une bonne centaine. J’étais aussi attaché à d’autres dessinateurs qui sont devenus célèbres comme Charles Addams et James Thurber.
Comme prof et critique de cinéma je lisais régulièrement les articles fouillés de Pauline Kael qui pouvait sans remords brûler la réputation d’un film en quelques pages écrites dans un style pamphlétaire.
Cette revue a vu des grands noms de la littérature et du journalisme américain défiler dans ses pages, année après année. Des noms? Mailer, Roth, Faulkner, Carver, Bellow, Baldwin et tant d’autres. Les plus grands auteurs de b.d. tels Robert Crumb et Art Spiegelman (Sa femme dirige la section dessins) y avaient leur entrée régulière. C’est dans cette revue qu’ Hannah Arendt en 1963 a publié son reportage sur le procès d’Adolph Eichmann à Jérusalem devenu une référence en matière de philosophie morale sur la violence.
On y a développé et imposé une sorte de journalisme d’enquête appelé le nouveau journalisme américain fondé sur une enquête fouillée du sujet abordé, du temps et des pages pour le faire, un style qui s’apparente à la littérature d’autofiction et surtout les moyens financiers pour mener à terme le reportage. C’est une revue qui a fait sa marque et qui paye bien ses rédacteurs et ses collaborateurs. Elle en a les moyens.
Le prix a sans doute augmenté aujourd’hui, mais le dessin de la page couverture était payé 10 000$ au dessinateur choisi, il y a une dizaine d’années. La même échelle pour les dessins et les textes des rédacteurs. On n’est pas à 50$ la page comme dans plusieurs revues d’ici il y a quelques années. C’est une revue établie, financièrement prospère qui a les moyens de ses ambitions, c’est à dire, publier les meilleurs reportages sur une foule de sujets actuels et ce dans tous les domaines.
Parmi les textes de fiction on retrouve souvent des auteurs de réputation internationale comme Salman Rushdie et Haruki Murakami. Il y a 4-5 rédacteurs de la revue qui ne font que vérifier toutes les affirmations contenues dans les articles avant de les publier. Ils payent bien mais faut le mériter. Parmi les écrivains qui ont amorcé ce style de journalisme on peut mentionner Tom Wolfe et Truman Capote. Dorothy Parker a collaboré dans les années 25-30 à rédiger des chroniques personnelles sans se soucier de ses conséquences. Elle évoquait le milieu intellectuel newyorkais sans filtres. Pendant un certains temps, Woody Allen faisait la même chose avant que son fils, Ronan Seamus Farrow, très bon journaliste d’enquête, le questionne sa réputation dans la même revue.
Il y a de tout dans cette revue. On y trouve bien sûr un agenda des activités culturelles de la ville et des chroniques qui couvrent le spectre des sujets : restos, danse, théâtre, cinéma, show, opéra, rock, classique. Deux poèmes par numéro depuis les débuts et un nombre remarquable de longs articles sur des sujets d’actualité inusités que très souvent les autres journalistes des média reprennent deux ou trois semaines plus tard. C’est Richard Brody qui tient la critique de cinéma avec une ouverture sur les cinématographies mondiales qui n’existaient pas au temps de madame Kael.
Je pense ici aux cinémas africains et coréens. Les dessinateurs d’hier sont disparus lentement pour faire place à une autre génération. Dans le numéro anniversaire du 17 février, un dessinateur torontois que j’aime beaucoup, Seth, raconte en 4 pages la vie de Rea Irvin, le dessinateur qui a inventé la page couverture qui perdure. Je signale aussi dans cette édition le papier fouillé d’Adam Gopnik, un journaliste prolifique originaire de Montréal qui revisite le portrait d’Ernest Hemingway rédigé par la journaliste Lillian Ross dans un ancien numéro de la revue. Il en profite pour nous donner une leçon de ce qu’on appelle le nouveau journalisme américain qu’on applique dans cette revue. Gopnik a publié quelques livres souvent à partir de ses reportages, entre autres, un portrait intimiste sur Paris quand il était correspondant de la revue dans la ville lumière.
La revue affiche-t-elle ses couleurs politiques? Off course, et sans se dissimuler.
À chaque semaine, le rédacteur en chef David Remnick ne manque jamais sa sortie contre le criminel qui dirige actuellement les Etats-Unis et son entourage de milliardaires qui font trembler le monde pour améliorer leur compte en banque. Lors des dernières élections, la revue a pris parti officiellement pour la candidate démocrate. Le plus virulent opposant et dénonciateur des bourdes de Trump, c’est un des dessinateurs les plus réguliers de la revue, Barry Blitt. Il fait souvent les pages couverture et la plupart du temps c’est pour réduire Trump à sa plus simple expression avec une ironie consommée.
La revue a changé évidemment depuis 1925 et même depuis 1970 où j’ai commencé à la lire et à la regarder. Pour ne pas dire à laminer certaines de ses couvertures. Dans ce numéro anniversaire, on retrouve un reportage photographique couleur sur les groupes d’étudiants des High-school qui dansent et font de la musique lors de différents activités publiques. La photo est utilisée de plus en plus dans les reportages de guerre (Ex. Ukraine, Gaza) avec une grande efficacité. La revue s’est évidemment ajustée au virage numérique avec un site très actif et l’utilisation de la vidéo qui fait maintenant une partie de la réputation du New-Yorker. Ses courts métrages circulent dans de nombreux festivals de films à travers le monde.
Mais la revue papier demeure intacte et impose toujours sa personnalité. On peut détester les Américains qui ont voté en grand nombre pour un président inculte, sans ouverture sur le monde, illettré, obsédé par le pouvoir et le fric. Mais il y a encore des Américains qui considèrent que la culture fait la différence entre les hommes et les femmes de bonne volonté. Trump ne lit pas The New Yorker. Il ne se rend pas là. Les articles sont trop longs pour lui et les dessins l’intriguent. Il ne doit que lire le menu de McDonald.
Cette revue fit parti de la résistance à la bêtise américaine qu’il incarne si bien. C’est pour cette raison qu’il faut la lire et l’admirer après 100 ans.
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida, abonné à The New Yorker depuis des années.
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