Chicoutimi avant la colonisation

Texte de Monsieur Jacques Pelletier, auteur du livre Le toponyme Chicoutimi, une histoire inachevée (i)

Le bassin hydrographique du Saguenay a une longue histoire tant géologique, qu’archéologique et historique. Cette année nous soulignons tout spécialement la fondation, il y a 350 ans, d’un poste de traite et d’une mission catholique à Chicoutimi, soit en juin 1676. Quels sont les facteurs déterminants qui ont motivé les marchands et les missionnaires du Domaine du Roy à s’installer à cet endroit? C’est ce que je vous propose de découvrir, quoique sommairement, dans cet article.

La paléogéologie

La région du Saguenay a une histoire géologique très particulière. Son relief contraste avec celui des régions qui lui sont limitrophes. Cette singularité résulte de plusieurs phénomènes géologiques cataclysmiques qui se sont succédé depuis quelque huit cents millions d’années (ii). Le bassin hydrographique du Saguenay, tel que nous le voyons actuellement, ne date que de quelques milliers d’années. À 113 km de Tadoussac, le site de Chicoutimi devait, il y a environ 5 000 ans, ressembler à la carte ci-dessous (iii). Les explorateurs du temps débarquaient de leur canot sur une terrasse de 20 mètres plus élevée que la rive actuelle. La rivière Saguenay s’élargissait de chaque côté et formait un bassin de plus de deux kilomètres de largeur. La rivière Chicoutimi se déversait doucement dans le Saguenay, les premières cascades, maintenant harnachées, disparaissant sous l’eau. Le développement industriel et résidentiel au 19e siècle nous laisse croire que toute trace archéologique y a disparu.

L’archéologie

Viennent ensuite les archéologues qui sont en quelque sorte les historiens de cette période occupée uniquement par des autochtones depuis au moins 4 000 ans jusqu’à la période de contact qui se situe, pour Chicoutimi, au début du 17e siècle. Seuls occupants d’un territoire âpre mais combien giboyeux, divers peuples autochtones s’y sont succédé ou y ont cohabité.

Retenons seulement quelques extraits tirés des conclusions du rapport de l’archéologue Claude Chapdelaine (iv) qui a effectué des recherches tout juste avant que ne disparaisse une partie de la pointe au confluent des rivières Saguenay et Chicoutimi au profit d’une bretelle de pont.

“ Le site de Chicoutimi occupe sans doute un des endroits les plus stratégiques le long du Saguenay… sa position écologique fort enviable correspond à une enclave à l’intérieur du bouclier (canadien)… La quantité et la variété des collections céramique et lithique jumelées à l’excellente conservation des objets ouvrés en matière organique contrastent énormément avec les assemblages des (autres) sites du bouclier. “

“ La chronologie relative nous permet de proposer une occupation du site depuis environ 1 000 ans de notre ère. La céramique suggère également la présence de groupes iroquoiens sur le site de Chicoutimi. ”

Les activités de subsistance découvertes sur le site “justifient amplement sa caractérisation comme un lieu de rassemblement estival. ”

“ Le site de Chicoutimi correspond aussi à un lieu de commerce où de nombreux biens étaient échangés. ”

Ces quelques observations sont amplement suffisantes pour démontrer l’importance stratégique de ce site.

1535 – Jacques Cartier (v)

Un événement rarement cité nous démontre que ce lieu, Chicoutimi, était connu par les Iroquoiens lorsque Jacques Cartier a passé l’hiver 1535-1536 dans un camp construit près de la rivière Saint-Charles à Québec face, sur l’autre rive, à celui de Stadaconé dont le chef était Donnacona. Il apprend que pour se rendre au “ Royaume du Saguenay ” il peut le faire par la rivière (qu’on nomme rivière Saguenay) et que passés huit ou neuf jours, la rivière est peu parfonde (profonde) et qu’il doit continuer par bateau (lx) (embarcation légère) mais que le chemin le plus simple et le plus rapide est par Hochelaga (Montréal) en empruntant la rivière qui y mène soit la rivière des Outaouais. Pour lui servir d’interprète, Cartier utilisait un autochtone kidnappé lors de son premier voyage l’année précédente. Puisque Chicoutimi est un nom descriptif d’un lieu, l’interprète l’a donc traduit. On saura beaucoup plus tard que ce nom, Chicoutimi, signifie quelque chose comme “ jusqu’où l’eau est profonde (Comment, après avoir lu ce récit, peut-on croire aujourd’hui que le royaume du Saguenay était au Saguenay? Les cartographes du 16e siècle, eux, se sont fié au récit de Cartier). Ci-contre, détails d’une carte produite en 1593 par Cornelis de Jode”.

1661- Claude Dablon (vi)

C’est en 1661 que pour la première fois le nom Chicoutimi ou une de ses autres graphies apparaît dans un document. On le doit au père jésuite Claude Dablon qui, le 1er juin 1661 quitte Tadoussac, accompagné d’autochtones répartis dans 40 canots afin de se rendre à la mer du Nord (baie de James). En cours de route, plusieurs de ceux qui l’accompagnent tombent malades et il écrit : “ Si bien que nous fûmes obligés d’employer cinq jours pour nous rendre jusqu’à une lieue de Chicoutimi. ”

Dans son récit de voyage, il introduit donc le nom Chicoutimi comme si cette destination était connue de tous ses lecteurs : aucune explication, aucun qualificatif.

Rendu à Chicoutimi il s’exprime en termes qui s’apparentent à ceux de l’interprète de Cartier: “ Nous arrivons de bonne heure à Chegoutimis, lieu remarquable pour être le terme de la belle navigation et le commencement des portages. ” Règle générale, les « Montagnais » désignaient du nom de « Chicoutimi », la zone qui fait la jonction entre la mer et l’intérieur des terres et qui constituait un site de rassemblement des Amérindiens autant pour la chasse que pour les échanges culturels et commerciaux et, qu’à ce titre, c’était, de loin, le lieu d’occupation le plus important sur le Saguenay.

Qu’est-ce qui a incité les Français à privilégier ce site ? Comme pour plusieurs autres sites notoires, tels Québec, Trois-Rivières, Tadoussac, c’est donc, à l’instar des autochtones, sa configuration géographique qui a rendu ce site stratégique. Il faut alors se tourner vers la paléogéologie, comme nous l’avons mentionné, pour constater que ce sont les forces de la nature qui ont rendu ce site incontournable, comme étant la seule porte d’entrée pour atteindre l’intérieur des terres si on empruntait le fjord du Saguenay, les cours d’eau ayant été, pendant des millénaires, les seules routes commerciales.

Ce lieu était connu depuis belle lurette. À preuve, au cours des siècles il a connu au moins 72 graphies différentes selon les langues des autochtones et selon la façon dont les explorateurs, les missionnaires, les commerçants ou les dirigeants le comprenaient. On peut y voir la marque d’un usage très étendue de son utilisation.

1676 – Charles Bazire (vii)

Quelques années plus tard, constatant que le commerce de fourrures périclite à Tadoussac parce que “ les Indiens ne se rendaient plus ”, le sieur Charles Bazire, marchand de Québec et procureur de Jean Oudiette, riche marchand de Paris auquel on a affermé le Domaine royal, décide de s’établir à Chicoutimi. C’est ainsi que furent créés, le 24 juin 1676, le poste de traite et la mission catholique de Chicoutimi.

“ Nicolas Juchereau de Saint-Denis jetait l’ancre de son navire, la Sainte-Catherine, dans le bassin de la rivière Chicoutimi.”

C’est depuis cette date que Chicoutimi est occupé en permanence, il va de soi, par les autochtones et par les nouveaux venus en majorité des Français, auxquels s’ajoutent quelques Anglais et Écossais lors de la conquête en 1759.

1720 – Pierre-Michel Laure

En 1720, un autre jésuite fait sa marque à Chicoutimi, le père Laure. Il y demeura jusqu’en 1737. La majorité de son oeuvre a été produite dans la période où il se trouvait à Chicoutimi. En plus d’avoir construit une nouvelle chapelle qui remplace celle bâtie en 1676, on lui doit une relationviii (récit) retrouvée par hasard, après plus d’un siècle et demi d’oubli. La table des matières y témoigne de la diversité des sujets abordés. On lui doit aussi “ un catéchisme, une grammaire et un dictionnaire en langue montagnaise ainsi que six cartes du Domaine du Roy qu’il dédia à Monseigneur le Dauphin” et une autre (ix), en 1731, du Cours de Pitchitaouichetz ” (Saguenay).

1748 – La Marine française

On doit à la Marine française cette carte (x) datée de 1748, qui est un relevé complet du Saguenay jusqu’à Chicoutimi. Dans le cartouche de gauche on précise que “ les caps et les anses ont leurs noms; il n’y a ici que les principaux ”. Sur cette carte la rivière Chicoutimi se désigne “Kénogaming” puisque pour les autochtones elle était le prolongement du lac Kénogami qui avait l’air plus d’une rivière que d’un lac avant son rehaussement. On y perçoit la présence des tentes des Montagnais ainsi que le poste de traite qui a fait l’objet d’un dessin détaillé sur une autre carte produite à la même date.

1828 – L’enseigne W. Nixon

L’histoire ne s’arrête pas là. L’historien Victor Tremblay nous relate que même l’Empire britannique s’en mêle (xi). En cette année 1828, compte tenu des tension politiques découlant des conflits entre les patriotes et leurs adversaires et des menaces d’invasion des États-Unis “ il fut question d’utiliser les avantages que sa (le domaine du Saguenay) géographie paraissait offrir pour assurer à la Grande-Bretagne la conservation du Canada”. Une expédition maritime est donc organisée qui avait un double objectif soit, d’une part, “d’identifier les possibilités de fortification tout le long du Saguenay” et, d’autre part, “l’émigration de ressortissants anglais” pour assurer le contrôle de ce territoire et préserver cette route de contournement pour atteindre l’Ouest. Après avoir identifié tous les lieux de fortification et d’habitation “où le sol est remarquablement bon et en grande étendue”, ils atteignent Chicoutimi. Dans son rapport l’enseigne Nixon mentionne que “ Chicoutimi étant à la tête de la navigation sur le Saguenay, cet endroit est destiné à devenir une ville d’un commerce considérable si l’intérieur du pays s’établit.” Heureusement pour nous son rapport n’aura pas de suite.

Il est certain que, si le gouvernement provincial d’alors et la Compagnie de la Baie d’Hudson qui avaient les droits sur le territoire l’avaient autorisé, la Société des vingt-et-un se serait établie à Chicoutimi dès 1838 au lieu de se retrouver coincée au fond de la baie des Ha! Ha! pour en ressortir 4 ans plus tard, maintenant aux mains de Price et Mcleod, pour établir leurs activités à Chicoutimi.

1856 – La fin du poste et de la mission catholique (xii)

Le poste de traite et la mission catholique survivront jusqu’en 1856 soit 18 ans après l’arrivée des colons-bûcherons dans la région. Une vingtaine de commis s’y sont succédé, en apparence sans interruption, pour la gestion de ce poste de traite. Leur nombre d’employés n’est malheureusement pas connu. On apprend toutefois que sous le commis Neil McLaren, qui a écrit son journal de 1800 à 1804, “neuf ou dix employés habitaient une maison bâtie en 1795 sur une colline qui dominait les environs.” Quant à la mission catholique, plus de 20 missionnaires ont été présents sur place sur de longues périodes entrecoupées par des visites occasionnelles. Incidemment, durant les vingt années qui se sont écoulées de 1672 à 1692, on a inscrit au registre environ six cents baptêmes, cent mariages et cent quatre-vingts sépultures. Voilà en quelques mots, le résultat de vingt années de travaux (pour ces jésuites), de fatigues, de privations de toutes sortes. C’est à peu près en ces termes que le père Crespieul, fondateur de la Mission décrit la situationxiii: “La vie d’un Missionnaire Montagnais est un long et lent martyre…Il mange quand il y a de quoi manger, et quand on lui en présente ”.

La notoriété de Chicoutimi

Un nombre impressionnant de livres, de documents et de cartes géographiques témoignent de la valeur du nom Chicoutimi et de son histoire au cours de cette période.

Ce qu’on peut retenir

Tel que bien d’autres villes dans le monde, ce lieu, Chicoutimi, doit sa renommée et sa croissance en grande partie à sa localisation géographique stratégique où, en des temps immémoriaux et jusqu’à la fin du 19e siècle, les cours d’eau étaient pratiquement les seules voies de communication et de commerce entre les régions. À ce titre la rivière Chicoutimi devenait un passage obligé pour parvenir à l’intérieur des terres.

Voilà, succinctement ce que fut Chicoutimi avant l’arrivée des colons. Chicoutimi, un nom distinctif, significatif et porteur de notre mémoire collective.

(i) Jacques Pelletier est né en 1942 à Chicoutimi de parents originaires de Jonquière. Marié depuis près de 60 ans à Lise Roy, ils ont 5 enfants et 8 petits-enfants. À titre d’ingénieur et d’administrateur, il a oeuvré 38 ans dans le domaine manufacturier. Dans diverses entreprises manufacturières du Saguenay-Lac-St-Jean. Après avoir pris sa retraite à la fin de 2005, M. Pelletier s’est particulièrement intéressé à l’histoire de la Nouvelle-France et à la politique municipale. En 2010 il cofonde le parti municipal, l’ERD, dont il en est le président jusqu’à la fin de 2013. En 2016, il publie un essai de 318 pages, Le toponyme Chicoutimi, une histoire inachevée et, en 2017, Saguenay sous l’administration Tremblay. Au cours des 8 dernières années M. Pelletier a publié plus de 175 chroniques et a agi à plusieurs reprises à titre de conférencier concernant la politique et l’histoire.
(ii) Pour plus d’information je vous invite à lire les trois premiers chapitres de mon livre, Le toponyme Chicoutimi.
(iii) Pelletier, Jacques, Le toponyme Chicoutimi, une histoire inachevée, Éditions Ichkotimi, 2026, page 111.
(iv) Chapdelaine, Claude, Le site de Chicoutimi, un campement préhistorique au pays des Kakouchacks, 1984, ministère des Affaires culturelles, pages 163-165 incluant les 3 images tirées des planches 1,4, 24, 27,34, 35, 38 et 40 en annexe.
(v) Bref récit et succincte narration de la navigation faite en MDXXXV et MDXXXVI par le capitaine Jacques Cartier aux îles du Canada, Hochelaga, Saguenay et autres. Réimpression figurée de l’édition originale rarissime de 1535 avec les variantes des manuscrits de la bibliothèque impériale, précédée d’une brève et succincte introduction historique par M. d’Avezac, Paris, Librairie Tross, 1863, “ Chapitre d’aucuns enseignements que ceulx du pays nous ont donnés depuis estre revenus de Hochelaga ” page 34.
(vi) Relations des Jésuites, 1660 et 1661, Lettre écrite au R.P. Hierosme Lalemant, Supérieur des missions de la Compagnie de Jésus, en la Nouvelle France, section I, Journal du premier Voyage vers la Mer du Nord, pages 13-199.
(vii) Angers, Lorenzo, Chicoutimi, poste de traite 1676-1856, Éditions Leméac, 1971, page 14
(viii) P. Arthur E. Jones, S.J., Relations inédites du R.P. Pierre Laure, S,J., 1720-1730, Archives du collège Sainte-Marie, Montréal, 1889.
(ix) Laure, Pierre-Michel, (1688-1738), Carte du Domaine du Roy du Canada, 1731, Bibliothèque nationale de France, GED-8016, Collection Klaproth.
(x) Le cours du Saguenay depuis son entrée jusque à la rivière de Chékoutimi, 1748, BNF, département des Cartes et plans, GE SH 18 PF 127 DIV 4 P 6 du portefeuille 127 du fonds du Service hydrographique de la Marine consacré au Québec.
(xi) Tremblay, Victor, Le Saguenay, bastion de l’empire, Saguenayensia, juillet-août 1959.
(xii) Pelletier, Jacques, id. page 250.
(xiii) Crespieul, François de, Vol II, Dictionnaire biographique du Canada


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