Revitalisation ou exclusion

La Table de lutte contre la pauvreté s’inquiète du sort du centre-ville de Chicoutimi

SAGUENAY, le 20 avril 2026 –L’annonce de la construction d’un nouvel immeuble de 12 logements au 21, rue Price (désormais le numéro 33) à Chicoutimi, telle que rapportée dans l’article « Un nouvel immeuble de 12 logements au centre-ville de Chicoutimi », soulève une question fondamentale que notre communauté ne peut plus ignorer : pour qui revitalisons-nous réellement notre centre-ville ?

Un passé effacé, une accessibilité menacée

Le site du 21, rue Price n’est pas qu’une simple adresse sur une carte. C’était autrefois une maison de chambres qui, malgré un historique complexe, offrait une option de logement essentielle pour les personnes à faible revenu. Le choix du promoteur Fjord Projet de modifier l’adresse pour le numéro 33 afin de « créer une coupure avec le passé » et « éviter les malentendus » envoie un signal clair : on souhaite faire table rase, non seulement du bâtiment, mais aussi de la population qui l’occupait.

« Ce ne sont pas des logements abordables, mais pas luxueux non plus. Nous essayons de respecter la gamme de prix du quartier », affirmait Pierre-Luc Bouchard, associé de Fjord Projet, dans l’article de référence.

Pour la Table de lutte contre la pauvreté (TLP), cette « gamme de prix » est devenue inatteignable pour une grande partie de la population locale. « En s’alignant sur un marché immobilier en surchauffe, on officialise la disparition d’espaces autrefois accessibles aux petits budgets », déplore », soutient Simon J.A. Tremblay, membre du comité de coordination de la table.

Le rôle de l’administration municipale : piloter plutôt que subir

C’est ici que le rôle de l’administration municipale devient crucial. Est-ce vraiment au secteur privé seul de dicter la revitalisation de notre centre-ville ? Nous croyons que non. Confier le développement du quartier uniquement à des promoteurs dont la priorité est la rentabilité et la gestion d’actifs à long terme est un pari risqué pour la cohésion sociale. La Ville ne peut pas se contenter d’être une spectatrice qui octroie des permis ; elle doit agir comme maître d’œuvre d’une vision inclusive. Laisser le champ libre aux projets « standards » ou « haut de gamme » sans balises sociales revient à accepter silencieusement la gentrification / embourgeoisement de nos quartiers.

Le phénomène de l’embourgeoisement — qui consiste à transformer un secteur sur le plan socioéconomique en le rendant plus attrayant mais aussi plus coûteux — s’est avéré, dans plusieurs cas, inefficace et dommageable pour les milieux de vie. De nombreuses études et observations menées dans différentes villes du Québec montrent que ce type de transformation tend à exclure certaines populations et à fragiliser les tissus sociaux existants, contribuant ainsi à la dévitalisation de quartiers auparavant vivants. Il serait donc souhaitable que notre ville évite de s’engager dans une telle orientation si elle souhaite réellement favoriser un développement économique durable, inclusif et profitable pour l’ensemble de la population.

Une revitalisation au service de sa population historique

La Table de lutte contre la pauvreté croit qu’il est impératif d’avoir une revitalisation au service des personnes historiquement présentes dans le quartier. « Nous reconnaissons l’importance d’avoir des bâtiments modernes qui respectent les normes du bâtiment. Personne ne mérite de vivre dans l’insalubrité. Cependant, nous refusons que la « nouvelle histoire » de Chicoutimi s’écrive sans ses citoyens et citoyennes les plus vulnérables », soutient Marie-Christine Laforge, également membre du comité de coordination de la table.

Nos exigences pour un centre-ville solidaire

Une véritable revitalisation pilotée par une Ville responsable devrait inclure :

  • Une part obligatoire de logements sociaux ou réellement abordables intégrée à même chaque nouveau projet immobilier au centre-ville.
  • Un soutien aux commerces de proximité qui répondent aux besoins de base de toute la population, et non seulement à une nouvelle clientèle plus nantie.
  • Des mécanismes de protection pour éviter que les investissements privés ne fassent exploser les loyers des bâtiments voisins.

Le centre-ville de Chicoutimi ne doit pas se transformer en un club sélect. Bien que Monsieur Bouchard et ses associés affirment vouloir « donner le goût à d’autres d’investir », nous interpellons les élu·es : quel prix la communauté devra-t-elle payer si cette influence dite « positive » finit par déraciner nos concitoyens et concitoyennes les plus précaires ? On ne peut prétendre revitaliser un secteur si cela a pour conséquence d’exclure celles et ceux qui l’habitent déjà. La dignité ne se construit pas seulement avec des briques et du mortier, mais avec une volonté politique qui ne laisse personne derrière


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