La fillette disparue, éloge du fait divers

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

-Le fait divers est le frère bâtard de l’information
Roland Barthes

On n’a plus le droit de la nommer, de dire son âge, de raconter son histoire. On le regrette maintenant d’avoir carburé pendant une bonne semaine sur sa disparition. On ne le refera plus jusqu’à la prochaine fois.

C’est ainsi que fonctionne le fait divers.

D’ailleurs, une semaine plus tard, on n’en parle plus malgré l’avertissement des autorités et de la police qui veillent sur tout et se congratulent du dénouement.

Expliquons un peu.

Quand il survient le fameux fait divers – on perd tous ses repères. Qui on? Tout le monde et les autres avec. Surtout les médias et les gens concernés par la cause. Les badauds surtout, ceux et celles qui n’ont rien d’autres à faire que de s’étonner de tout et de rien.

On cherche, c’est le cas de le dire, des explications. Des causes à effets.

Il surprend et force les gens à se servir de leur imagination pour le rendre plausible. Son plus grand malheur : de n’être pas politique. Ses conséquences ne sont pas collectives. Il s’effacera de lui-même, le temps venu de le faire.

On dirait que le fait divers met du piquant dans la vie. Il nous force à s’intéresser à la condition humaine toujours remplie jusqu’au bord de surprises.

Là c’est une fillette de on ne sait où, on ignore son âge – on n’a plus le droit de le dire -, que sa mère aurait abandonnée le long du chemin – on n’a pas le droit de dire où. On sait seulement qu’elle est toute jeune et qu’elle est seule.

Sa mère, sur les médias sociaux – encore eux, réservoirs de tous les malheurs – l’a réprimandée avant de la laisser quelque part. Plus tard, elle sera incarcérée pour «abandon d’enfant». Quand j’ai entendu le nom du crime, je me suis dit «elle n’est pas toute seule».

Mais passons…

Alors là les réactions ont fait leur travail. La guerre s’est arrêtée de vrombir partout, Gaza la martyre n’existait plus, Kiev non plus. La famine s’était arrêtée en Afrique, la canicule n’avait plus de raison d’être.

Les médias se sont mis à chercher la fillette disparue en même temps que toutes les polices, tous les drones disponibles. Sans oublier les chiens renifleurs. Le poste de commandement était situé dans le cœur de tous les parents du monde.

Les policiers à tête chercheuse et leurs bénévoles ne dormaient plus. Toutes les émissions d’affaires grand public leurs étaient consacrées à ce fait divers. Si on ne la trouvait pas la fillette c’était notre faute, notre très grande faute. Notre négligence suprême. Le père de la fillette se disait assommée. La mère en cellule divaguait depuis son message sur le net.

Tous les spécialistes de l’enfance malheureuse, psychologues, psychiatres, médecins de Sainte-Justine, spécialistes de familles reconstituées, de familles éclatées, de mère mono parentales, de policiers chercheurs, d’enquêteurs à la retraite qu’on voit à tous les jours sur les panels télévisés, n’importe qui qui veut parler pour remplir la case «fait divers» ont été appelés en renfort pour expliquer, remplir l’absence de la fillette.

À la une du Journal de Montréal- avant l’interdit de ne plus parler de ça- , quand elle a été retrouvée après 4 jours de fouille par un drone bilingue – pas par un policier chercheur ou un bénévole, le portrait de la fillette assise sur le siège arrière d’un char de police et la légende « son prénom et le Québec t’aime».

Ça c’est du fait divers essoré à la sauce nationaliste typiquement péladienne. On connaît d’ailleurs la recette miracle de ce quotidien de l’empire Péladeau qui carbure au sport, au sexe et au fait divers (j’oubliais les potins politiques et les chroniqueurs fouilles merde).

Mais ce n’est pas fini, ça commence. On l’aime ce fait divers. On veut maintenant tout savoir.

On veut qu’il perdure. C’est impossible qu’une fillette de cet âge ait survécue seule pendant 3-4 jours sans l’aide de quelqu’un. Les policiers doivent nous dire tout. Evidemment quand ils auront digéré l’émotion (Certains ont avoué avoir pleuré de joie), la surprise de voir vivante la fillette en question. Ils doivent tout nous dire. Nous aussi on veut pleurer.
Nous, on attend les explications.

Elles ne viendront pas. Jamais. On désire que la fillette vive sa vie sans être perturbée par ce fait divers qui s’estompera quand d’autres le remplaceront. Ainsi vont les faits divers qui concernent d’abord la vie privée des gens, très peu la vie publique ou politique. La réaction du premier ministre Legault à la découverte de la fillette disparue fait foi de la belle fin de l’histoire, «c’est presqu’un miracle.»

Comme si notre fond religieux venait de prendre la relève pour remercier tout le monde et Dieu, le drone céleste.

Nous sommes tous dépourvus devant le fait divers. Surtout s’il est plus inusité que les autres. Même le premier ministre patine sur ses bottines. Pour ne pas être en retard il se sent l’obligation de dire quelque chose. Sans doute imaginer par ses conseils politiques qui ne connaissent pas plus les variantes du fait divers que lui. D’autant plus que ce fait divers ne porte pas à conséquences sur le sort que lui réserve la prochaine campagne électorale.

Bref, la fillette disparue nous a permis un moment de répit sur le sort du monde actuel et celui des ukrainiens et des gazaouis massacrés par dizaines à tous les jours.

Et que penser maintenant de la fillette disparue retrouvée par miracle par une armée de policiers et de drones ?

Quelques jours plus tard, des chiffres alarmants sortaient sur le nombre de signalements d’enfants maltraités à la DPJ. L’un ne va pas sans l’autre. Trop de parents croient que les enfants s’élèvent tout seul. Ils s’en occupent souvent par dépit. Ils transfèrent leurs angoisses de vivre sur leur dos.

Je me suis intéressé récemment aux faits divers avec ma blonde. On a écrit un livre à ce sujet inspiré d’un journaliste poète, Felix Fénéon, qui, au début du siècle a colligé en 3 lignes certains faits divers de son époque. Là aussi les enfants sont abandonnés, très souvent plutôt malmenés. Nos faits divers recensés datent d’il y a deux étés. Mais ils recoupent ceux qui surgissent encore.

La leçon du fait divers : ce parent pauvre de l’information nous permet tout de même de respirer un peu, entre deux bombardements. Ça change le mal de place.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida.
n.b. de retour en septembre pour les municipales…


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