Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
Il faut dire : la crasse tu tympan et non le sacre du printemps
-Marcel Duchamp
Jean-Jules s’expose encore. La dernière fois, c’était à ses funérailles. Décidément, il y prend goût. Cette fois-ci c’est la totale. À la Pulperie de Chicoutimi une grande salle complète, avec l’espace convenu, l’univers de Jean-Jules se déploie. J’y ai passé tout seul avec lui un mercredi matin pour redécouvrir encore une fois ses œuvres maîtresses, ses trouvailles, ses jeux de mots, ses calembours à n’en plus finir, son humour surréaliste , sa folie quotidienne et son attachement à la vie sous toutes ses formes, malgré sa mauvaise veine.
C’est une très grande exposition qu’on montée là sa sœur complice Hélène et le commissaire qui s’en est chargée. Une très grande exposition qu’il ne faut pas rater pour mieux, à la fois redécouvrir Jean-Jules et la vision qu’il porte sur la région, sur nous tous. Sur l’art bien sûr et sur lui-même comme une séance chez le psy. Celle de Bang n’était qu’un aperçu de celle-là.
Déjà à l’entrée extérieure, une plantation de soucis nous indique le ton de l’entreprise. Même là – sans doute une idée d’Hélène – la nature convoque Jean-Jules avec cette fleur qui favoriserait, dit-on, la digestion. C’est exactement l’effet de l’univers de Jean-Jules : nous aider à mieux digérer ce monde malade, tout croche qui nous entoure. Avec un humour qui lui appartient en propre, emprunté souvent à son maître, le surréaliste Marcel Duchamp qu’il salut à quelques reprises dans ses œuvres. En recréant entre autres la Joconde en bol de toilette. La table est mise, à nous de choisir les mets. On sait comment Jean-Jules adorait manger.
Ce qui frappe au premier abord dans cette salle bondée, ce sont les plinthes qui entourent les lieux fabriquées avec des centaines de cannes de métal métamorphosées en minuscules chaises de salle d’attente ou de cuisine, c’est selon. La chaise, symbole bien choisi de la condition inhumaine.
Et puis au-delà des plinthes, les œuvres phares dans toute leur splendeur.
Au hasard évidemment en sachant fort bien que je vais en oublier. Le tapis stressé en pintes de lait devenu ici un tableau sur le mur en prenant une nouvelle signification, rayonnant auprès des autres artefacts accrochés un peu partout tout au long de la salle.
Et je me souviens soudain d’avoir apporté, au début des années 90 à Radio-Canada de Chicoutimi mes quelques pintes que le poste de radio sollicitait quand Jean-Jules faisait appel au public régional pour tricotter son projet…
Ensuite, le buffet bouffons occupant une place de choix parce que c’est sans doute l’œuvre la plus remarquable de J.J., la plus colorée pour ne pas dire délirante. Tous ayant envie un moment de mordre dans ces gâteaux de fête et de noce fabriqués en grande partie de styrofoam et de bas de laine. Installée au beau milieu de la salle, l’effet de ce buffet inusité ne manque pas de troubler les esprits et la faim.
Et tout autour, d’autres œuvres déterminantes s’imposent, les chèvres en moppes de l’équipe canadienne de ménage synchronisée m’attirent particulièrement. Autant pour les jeux de mots que pour ces moppes désincarnées. Je me souviens aussi de les avoir côtoyées dans le grand appartement de Jean-Jules qui lui servait de local de rangement des œuvres en fin de vie. J’avais l’impression qu’elles veillaient ces chèvres au repos du maître.
Et déboulent aussi sa volée de truites, détruites arc-en-ciel, son vélo stationnaire sur lequel il a traversé le Canada, sa vision futuriste de la Baie des Ha Ha devenue par le réchauffement climatique AlloHaHawaii…, ses trois affiches en hommage à l’artiste Du champ du singe…
Et quelques trouvailles généreuses comme ce bureau en bois où l’on peut lire le poème «le plafond est bas…»gravé au fil des ans sans doute.
Encore d’autres œuvres étourdissantes comme ses grappes de raison, son hommage à Alphonse Daudet, sa fournaise pour saluer les itinérants, son casse-tête, sa valise-rond-de-poêle, etc.
Et à travers les œuvres de l’artiste, des panneaux d’identité ou si vous voulez des cartes qui prennent la mesure de Jean-Jules, bilingues et précieuses pour reconnaître ses multiples facettes. La traduction des titres des œuvres et des propos est souvent à double sens. Des cartes d’identité donc pour revisiter aussi ses performances publiques au fil de ses années d’artiste habité par le joyeux plaisir du détournement de sens et de sang.
Jean-Jules vient de la Baie «…la quiétude, c’est l’une des grandes qualités de la région.» Il le sait lui le pastorale.
«L’art n’est pas l’endroit idéal pour se cacher.»
Jean-Jules s’engage. Pour lui la révolte et l’anarchie passent essentiellement par l’humour et l’art.
Ce fûrent ses choix.
Jean-Jules fait de l’argent. Il a toujours eu des rapports difficiles avec. Il fonde sa compagnie Soucy financier et imprime du papier-Monet à quantité limitée. Quand l’énergie lui manque pour réécrire une autre demande de bourses refusées.
«J’essaie de changer l’ean en vain.»
Jean-Jules réfléchit. «L’art ne peut se substituer au téléjournal.»
Jean-Jules partage. Comme prof d’art à l’UQAC un temps, l’artiste communique sa passion des artistes, de l’histoire de l’art et du besoin de création de tous. Ses détournements d’objets en œuvres d’art comme les cannes de tomates Heinz et ses montages démesurées font penser aux initiatives de Wharol et de Christo, surtout pour sa pyramide.
J’ai cliqué davantage sur Jean-Jules exagère. Son petit côté compulsif lui va comme une paire de mitaines.
Voici ce qu’il a détourné pour créer son univers démesuré et unique.
Jean-Jules exagère
-232 moppes industrielles pour le pelage des chèvres
– 348 oiseaux
– 800 petites chaises, puis 1049 autres, puis 1742 autres, puis 3002 pour former une plinthe ou intégrée à une circonférence
– 2100 têtes de canards à être volés
– 27 000 bâtonnets der Lite-Brite pour illuminer l’Assiette fiscale.
– 2000 petits gâteaux à la crème en bas de laine
– 3000 panneaux «Cédez le passage» pour la pyramide des Ha Ha.
– 8800 kilomètres parcourus en vélo stationnaire pour le tour du Canada
– 30 000 petits sapins comme autant de F.18 pour «Ovni où vont mes impôts?»
– 60 000 contenants de lait servant à tisser le tapis stressé
– 1 million de cristaux de neige recouvrant Amos en juillet
Et pour terminer sur une note ouverte…
Reproduits ici l’un des 3 tableaux de ses aphorismes qu’on peut lire à l’entrée de l’expo, celui sur l’amour. Les textes de Jean-Jules mériteraient une publication parce que cet artiste était aussi écrivain et poète à ses heures.
Petit reproche en terminant sur l’expo. Elle aurait méritée un catalogue pour qu’on s’en souvienne plus longtemps encore. Jean-Jules tu rayonnes et tu frappes dans le mille.
«Ton plancher des vaches m’émeuhhh.»
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
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