Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
La vie elle passe rapidement, ne donnant pas ce quelle promet.
-VLB
Victor – Levy Beaulieu est décédé cette semaine. Ses deux filles qui l’accompagnaient ont dit qu’il est mort dans son sommeil. Le chanceux, lui qui ne dormait presque pas. Trop occupé à construire une œuvre littéraire à couper le souffle.
Je l’ai connu un peu moi et ma blonde où à sa maison d’édition à Trois-Pistoles, on a publié nos recueils de poésie.
Mais avant de lui refiler mes manuscrits en attente, je l’avais croisé il y a longtemps, dans les années 70, quand le salon du livre du SLSJ se tenait au cégep de Jonquière. Je m’en suis souvenu récemment. La mémoire a l’habitude de nous restituer des souvenirs en temps et lieu sans trop nous avertir pourquoi.
Ce soir-là, ça devait être un samedi soir, j’accompagnais (C’était mon travail bénévole au salon) deux écrivains qui voulaient finir la soirée quelque part mais qui ne connaissaient pas les us et coutumes de la Saint-Do. L’Envol était alors encore un club de danseuses. Ils voulaient parler, je les ai amené au salon bar du Barillet. Les deux écrivains en question c’étaient Victor-Lévy Beaulieu et Hubert Aquin. Je connaissais à peine leurs livres. J’ai su par la suite que j’avais passé la soirée et bu du gin avec deux grosses pointures de la littérature québécoise d’hier et d’aujourd’hui. Ils parlaient un peu de littératures mais surtout de politique et de l’indépendance du Québec. C’était un peu après la crise d’octobre. Puis, j’ai perdu Victor de vue pendant quelques décennies.
Dans les années 90 à Montréal, j’écrivais des poèmes dans une revue artisanale publiée par Richard Gingras de la librairie Chercheur de trésors et le poète Denis Vanier, Steak Haché. Revue évidemment irrévérencieuse qui s’est même permis une interdiction dans les bibliothèques publiques lorsque Victor en a édité une anthologie au titre sulfureux La vérité se passe en doigt avec, en fond de couverture, Vanier lui-même. Au lancement à la librairie, VLB me dit qu’il aime mes poèmes qu’on retrouve dans l’anthologie et me demande si j’ai des manuscrits à lui proposer pour sa maison d’édition à Trois-Pistoles. Je lui dis que j’ai peut-être des choses qui trainent dans les tiroirs. Il me dit de lui envoyer. Évidemment, j’ai rien et en quelques semaines j’écris mon premier recueil Charny. Il le publie et je jubile bien sûr. Si vous n’avez jamais reçu votre premier livre édité par un vrai éditeur, vous ne pouvez pas comprendre ce que cà veut dire. Il m’écrit même une dédicace,«cher, Pierre, voici le bébé…que j’aime ton écriture, ton propos, ta description! Merci pour la confiance, Mon amitié, 6/10/2. VLB».
C’est le début de notre correspondance auteur/éditeur à travers 14 recueils et une bonne dizaines et plus d’années. Je conserve encore les grosses enveloppes des manuscrits corrigés qu’il m’envoies à chaque recueil. On ratisse, on ajuste c’est de la poésie, c’est jamais définitif. Chaque mot compte et souvent en appelle un autre. On travaille aussi au téléphone pour peaufiner la présentation, l’illustration des livres. Habituellement, le livre sort à l’automne pour le salon du livre, fin septembre. Il fait aussi des lancements chez lui à Trois-Pistoles en invitant les auteurs concernés. Il m’invite à dormir dans sa grande maison débordante de monde, de livres, d’animaux et de vie. Je l’ai connu en pleine forme. Il n’arrête de parler, de raconter, de multiplier les projets, les livres de lui-même et des autres.
Il habite un domaine entouré d’arbres, de jardins, de verdure. Il entretient sa petite ferme qui déborde d’animaux, ses chèvres surtout, ses chevaux. Ses chiens, ses chats le suivent partout. Il ne dort presque pas. Il n’a pas le temps et veut tout faire avant de partir.
À chaque été, ma blonde et moi on va voir nos amis à Rimouski. On passe toujours par chez Victor. On s’informe de ses projets, on lui propose des manuscrits, il se met à raconter ce qui lui arrive et on n’arrive plus à repartir. Je lui apporte parfois un gigot d’agneau d’Héberville, des bleuets, de la bouffe toujours. Il parle des prochains lancements, des visiteurs qui viennent le voir à la file indienne et malheureusement de sa maudite polio qui revient le hanter lentement.
D’année en année, on le voit bien ralentir la cadence. Et puis, il publie mon dernier recueil en 2021, La milice des cumulus, et puis s’efface lentement. La maladie lui prend tout son temps. On n’ose plus arrêter chez lui. Par des amis de Rimouski, on apprend qu’il se maintient mais a passablement ralenti son rythme d’écriture. La paralysie le force à écrire à l’ordi lui qui a toujours écrit à la main.
Ses livres démesurés comme le Nietzsche et le Joyce l’ont malmené. Il n’a plus la force de relever sa maison d’édition. L’énergie lui manque.
Quand on le visitait en forme et pétant de vie, les animaux le tenaient en éveil. Mais il doit s’en départir parce qu’il ne peut plus s’en occuper. Il ne lui reste que quelques chats quand la maladie l’accable. Ses chiens se sont éteints, un par un. Son univers quotidien se voit de plus en plus réduit.
Cet homme a tout fait très tôt dans sa vie. Il écrivait surtout partout tout le temps. Pour un écrivain, c’est le ciel sur terre mais le souffle vient à manquer, l’énergie s’éteint. Il écrivait des romans, des essais, des contes, des pièces de théâtre, des auto-biographies déguisées, des récits journalistiques, et des télé-romans en abondance. En plus, il survivait pendant des années en exerçant le métier de journaliste à la pige. Il a écrit dans plein de journaux, en a même fonder un. Ses lettres intempestives mériteraient qu’on les regroupe pour les éditer. Il avait des projets trop souvent avortés comme les mémoires de Paul Rose.
Les journalistes et amis qui se prononcent quand nos écrivains disparaissent n’ont pas souligné l’une de ses qualités essentielles : sa mémoire d’éléphant. Cet écrivain-là n’avait pas besoin de prendre des notes pour se rappeler d’un ou l’autre d’un passage d’un livre qu’il lisait. Il pouvait citer des paragraphes de mémoire sans bafouiller. Avouez que c’est une technique de lecture pratique quand on traverse l’œuvre d’un auteur pour en faire sa propre matière plus ou moins auto biographique. Encore plus pratique quand vous lisez des manuscrits comme éditeur et que vous devez commenter des ouvrages sans risquer de les confondre avec d’autres. Victor se souvenait de chaque page, chaque phrase, chaque mot. Allez maintenant utilisez une telle mémoire pour ses souvenirs personnels. Comme la fois où il a évoqué sa rencontre avec la femme d’André Malraux, Clara, qui admirait ses livres et voulait l’héberger indéfiniment chez elle. Une histoire digne des récits beaulieusiens.
Victor aimait beaucoup le monde ordinaire, ses voisins et ses voisines qui l’entouraient à Trois-Pistoles et qui le dépannaient dans toutes ses tâches. Les personnages qu’il faisait vivre dans ses livres, ses télé-romans venaient en grande partie de ses souvenirs d’enfance et de ses séances d’observation. Il s’intéressait à tout. Il voulait surtout que les gens d’ici soient fiers de leur pays et travaillent à le reconnaître. Il admirait ceux et celles qui vivaient dans ce sens.
Le livre qu’il faudrait lire pour mieux saisir Victor? Désobéissez paru en 2013. Et évidemment ses briques, surtout le Melville et le petit Jack Kerouac.
Salut Victor. Dors ton soûl pour les nuits que tu as perdues à lire nos manuscrits et à écrire tes livres incontournables. Pour tes nuits que tu as remplies à lire toute la littérature du monde qui t’allumait tant. Les rayons de nos bibliothèques te remercient. Relisons-le maintenant pour mieux découvrir son univers qui est le nôtre. On t’aime par devers tout.
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
Pour relire les différentes chroniques de Pierre Demers sur RueMorin.com, cliquez ICI
Les trois (3) dernières publications:
-
- CIUSSS Saguenay-Lac-Saint-Jean (12 juin 2025) 15 juin – Journée mondiale de lutte contre la maltraitance des personnes aînées
- Aide financière de 15 000$ (12 juin 2025) Desjardins appuie le CSI-SLSJ dans l’incubation de projets
- Fondation TIMI (11 juin 2025) 19 nouveaux athlètes et artistes de la relève à Ville de Saguenay
Merci de supporter RueMorin.com en vous abonnant à son infolettre sur la page principale du site. Autrement, nous sommes aussi sur Nextdoor, Mastodon, Qlub et Bluesky


Toutes mes sympathies à M. Demers.