Notre sport national

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Le mal de la télévision ce n’est pas dans la télévision qu’il est, c’est dans le monde
-Christian Bobin

Quelle semaine comme dirait sans doute Jeannette Bertrand ou un lecteur de nouvelles à TVA. Quelle semaine.

En pleine campagne électorale, les Canadiens sont sur le point d’être en séries éliminatoires, les Saguenéens (l’équipe de hockey junior majeur subventionnée par la Ville qui tire de la patte depuis des années l’est), et les chefs des partis fédéraux s’affrontent à la télé d’État, dans les deux langues. Quelle semaine. Le chef du Bloc rêve que le Canada se limite aux frontières québécoises et devient bilingue. Puis… on devance le débat télévisé des chefs en français pour… ne pas frustrer les amateurs de hockey qui ne vivent plus depuis l’arrivée d’Ivan Demidov, le nouveau demi dieu du centre Bell…

La fièvre est palpable comme dirait un commentateur sportif en mal de vocabulaire. Si jamais les Canadiens (et les Sags) se retrouvent en finales, le Québec peut enfin respirer à
Plein poumons, oublier Trump, les longues listes d’attente à l’hôpital, le numéro de téléphone du médecin de famille et les élections fédérales jouées d’avance depuis le début.
Bref, le sport national est sauf. Mais c’est quoi au juste ce sport?

La question n’est pas anodine. On a crû longtemps que le sport préféré des Québécois c’était… la politique. On aime se déchirer là-dessus, s’insulter à outrance, surtout en temps d’élections ou lors des périodes déterminées pour la confrontation surtout familiale, le temps des fêtes, les mariages, les enterrements, les drames non prévus qui bousculent l’agenda privé et public.

La politique nous allume. Qu’on le dise ou non. Qu’on le veuille ou non. Vous vous souvenez des campagnes référendaires pour le oui, pour le non? C’est loin, mais on s’en souvient encore. Les affiches sur les balcons et les terrains, les slogans dans les rues, les menaces à la radio, à la télé, l’exil des retraités riches vers l’Ontario, avant les médias sociaux qui ont depuis perturbé considérablement les règles du jeu politique.

Maintenant, les candidats, les électeurs, les partisans doivent se tenir les fesses serrées. On ne sait jamais ce qui va sortir du sac de l’opinion publique. Les querelles politiques les plus vives, à mon avis, émergent surtout des campagnes provinciales et municipales. Vous verrez pendant les prochaines élections, les chemises se déchirer l’une après l’autre pour la CAQ, contre la CAQ, pour le PQ, contre le PQ, pour les libéraux contre eux, pour QS et contre lui-même. Les règlements de compte s’annoncent déjà épiques. Notre sport national va remettre sa pendule à l’heure. J’ai déjà hâte d’entendre les fédéralistes sortir les arguments de base pour nous retenir dans leur giron. Les caquistes nous vanter leur bilan et le flair de Legault pour ne jamais rien changer le cours de notre vie collective. Son désir de nous protéger contre les intrus, les extrémistes de tout poil et les nouvelles réformes dans l’air du temps. Et ses promesses de chèques à la toute fin.

Au municipal c’est encore plus mordant. On le voit ici à tous les jours. La politique municipale est devenu un terrain idéal pour se déchirer, pour réduire à néant les tentatives de beaucoup d’élus désirant juste assurer le bien commun. Ce terrain est devenu une véritable foire d’empoigne pour trop d’élus qui tirent la couverte de leur bord. Tous les coups bas sont permis. Les dénonciations sont monnaie courante pour réduire les autres élus qui veulent calmer le jeu et permettre à la mairesse de respirer quelques jours. Les conseils municipaux sont devenus trop souvent des arènes de lutte fratricide.

Trop de candidats qui se présentent aux élections municipales le font pour assurer leurs vieux jours, occuper leur retraite et entretenir leurs contacts futurs. Le bien commun semble être le dernier de leur soucis. Ils sont prêts à vendre n’importe laquelle rumeur à des journalistes en mal de potins juteux pour monter dans leur estime et préparer leur prochaine carrière. Vous verrez aux prochaines élections municipales un nombre inquiétant de candidats et de candidates à la mairie et à l’échevinage. La plupart des personnes intéressées à la vie municipale ont toutes sortes de raisons de s’engager là. Mais encore une fois, ce sont surtout des retraités, des «personnalités connues et reconnues» qui se pointent à la ligne de départ. Souvent les mêmes qu’on entend depuis des années répéter les mêmes discours à sens unique. Encore trop peu de candidats plus jeunes, plus impliqués dans des organismes alternatifs loin des milieux d’affaires et des chambres de commerce. Peu de militants de groupes populaires, de syndicats. Trop peu d’artistes à mon avis. Ici du moins la vie municipale continue d’être un sport de combat. L’ancien maire qui défendait la prière au début des séances du conseil semble avoir entretenu ce climat délétère qui persiste depuis deux élections. Et ses admirateurs veulent reprendre le flambeau bientôt. Ça promet.

Le sport de combat n’est pas prêt de s’éteindre. Il entretient toujours ses adeptes et ses partisans. Mais…

Il y a aussi le hockey qu’on considère comme notre sport national depuis peu sanctionné par les instances suprêmes, soit le gouvernement de la CAQ et l’Assemblée Nationale elle-même.

On ne peut le nier. Quand les équipes reconnues comme les Canadiens qui sont en reconstruction depuis des lustres (comme les Sags d’ailleurs) se mettent à remporter des matches, la terre cesse de tourner. C’est le cas depuis deux semaines. En pleine campagne électorale fédérale, les électeurs ont choisi leurs élus préférés, les jeunes joueurs des Canadiens qui performent en fin et surtout le nouveau Guy Lafleur, ou Jean Béliveau ou Maurice Richard, Ivan Demidov lui-même. J’aimerais être dans sa tête pour vérifier ce qu’il pense de sa fièvre qui vient de contaminer une province entière, en une semaine. Un illustre joueur russe inconnu de 19 ans catapulté en fin de saison dans le Centre Bell pour sauver la mise de notre équipe perdante. Et la chimie a marqué une prise comme dirait sans doute un autre commentateur sportif en très mal de vocabulaire. Depuis, plus rien ne va. Ou plutôt, TVA sports refuse des abonnements et les journalistes qui couvrent les Canadiens depuis 1993 (9 juin, l’équipe montréalaise remporte sa 24e coupe Stanley, la dernière depuis) ne dorment plus. Ils jubilent et s’inventent un grand soir comme des militants communistes vendus à la cause hockey.

Dans le dos du gilet de Demidov, le magique 1993…vers la coupe.

Quand le Canadien va, tout va. On a plus mal nulle part. Les mauvais calculs de Legault et de son gouvernement décoté nous laissent indifférent. Les débats des chefs en pleine campagne électorale, on recule tout ça d’une heure pour ne rien manquer à la télé de la game qui changera la vie de milliers de partisans fanatiques. On recule aussi des séries télé populaires pour faire place à Ivan, Iva, Ivan qui va sous peu vendre des chars, du fast food, des tylenols comme les autres vedettes de la NHL… c’est sans doute écrit dans son contrat.
En plus de devoir aller visiter les enfants malades à l’hôpital Sainte-Justine.

La fièvre est totale, mesurable comme la radio sportive. Les joueurs du Canadien veulent apprendre le russe. Pas le coach qui a encore un peu de difficultés avec le français. Le défenseur Lane Hutson a été chargé d’accompagner Ivan. Sa franchise est exemplaire. «Ils m’ont dit de m’en occuper. Tout ce que je savais sur lui c’est que c’est un russe et qu’il est gaucher.» Peut-on être plus sincère?

Quand les équipes proches de nous gagnent et qu’on prend pour elles, l’identification et la projection suivent. Les joueurs sont aussi heureux que les partisans.

Rien ne devient impossible. La souffrance – un des mots-clé en langage sportif – s’estompe. On ne la ressent plus. La victoire est au bout des coups et des blessures. On n’est pas loin de la condition des martyrs qui savourent les peines à l’infini. Que des saints martyrs canadiens.

Ce n’est plus un sport national. C’est la raison d’exister qui prend le dessus. Les partisans communient à la victoire de leurs idoles, de leur demi dieu intronisé parmi eux. L’unanimité se fait d’elle-même. Les cris, les applaudissements, les rires, les larmes de tous et chacun contribuent à consolider ce sport national devenu le ciment de la nation. Ici au Québec, parfois la chanson, le cinéma, la musique et la littérature peuvent parfois jouer ce rôle de catalyseur. Mais on dirait que le hockey y réussit plus souvent qu’à son tour.

Mais il y a un autre phénomène qui les surpasse tous les deux, la politique et le hockey, c’est la télévision. En pleine campagne électorale, sans hésiter, on modifie le calendrier de la télé pour permettre aux partisans de ne rien manquer. La télé a le dernier mot. Tout passe par elle. Les partisans se rassemblent autour d’elle aux moments-clé de l’année. Aux fêtes officielles, commandées par l’agenda national. Sans la télé, impossible d’attraper la fièvre russe qui atteint tout le monde. Sans oublier la fièvre politique et la fièvre hockey. Nos trois maladies collectives qui nous gardent en santé dans les périodes de brume. Un ami montréalais me cherche une affiche de Démidov et de Carney, «là pour les Canadiens». Je suis collectionneur. Je crois que Carney a marqué quelques buts en imitant celle du joueur russe. Vous verrez.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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