Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
La peur. L’envers et l’endroit de la guerre
-Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932
Je me suis permis les 5 courts sur la guerre à Regards au centre CEM à Chicoutimi-Nord avec un ami cinéaste, Béru. Quand la projection s’est terminée, il m’a dit «j’ai pas bougé depuis le début…». Je lui ai répondu, «moi non plus, on devait avoir peur de recevoir des éclats d’obus.»
Une consœur du cégep rencontrée en arrivant m’a souligné qu’elle avait ratée qu’un Regards depuis 29 ans. Pour elle, ce festival c’est comme partir en voyage pendant 4-5 jours sur place. Je pense qu’elle a raison. C’est notre seule rencontre cinématographique nationale et internationale de ce coté-ci du Parc. Faudrait pas la perdre. En ville, les festivals de ce type se bousculent, mais ils commencent à avoir des problèmes de financement. Ici, il semble que les ressources soient encore accessibles. J’espère que la ville va garder le cap et continuer à l’aider à survivre. L’an prochain, c’est son 30e anniversaire, ça se fête.
Je suggère comme porte-parole, les fondateurs et fondatrices…ou Ies anciens directeurs et directrices…ou des cinéastes remarqués comme Robin Aubert, Francis Leclerc, etc.
Bon, les courts de guerre maintenant.
Surpris et déçu un peu. J’aurais voulu que ça brasse plus compte tenu de l’état du monde actuel où on massacre une population à Gaza depuis un an pour maintenir au pouvoir un chef d’État, Bibi Netanyahou, poursuivi par les tribunaux de son pays. Le même monde où la Russie bombarde l’Ukraine depuis trop longtemps pour nous laisser croire que ses richesses minières et agricoles lui appartiennent. Ce monde où les dictateurs s’imposent aux quatre coins de la carte pour nous convaincre qu’ils sont en mission divine pour nous sauver et pour massacrer quotidiennement des femmes, des vieux, des enfants, des innocents qui meurent au télé-journal, soir après soir. Ce même monde tombé dans le piège de relance de la guerre avec vous savez qui qui provoque une remontée du service militaire obligatoire un peu partout et celle des usines d’armements reparties pour la gloire. Bon, on se calme un instant et revenons a nos courts.
Un film libanais d’abord, What Il They Bomb Hire Tonignt? De Samir Syriani. Un huis-clos parfois loufoque qui cerne les populations éloignées de la guerre, mais qui y pensent tout le temps parce qu’elles sont tout près malgré tout. Ça se passe en banlieue de Beyrouth où l’armée israélienne bombarde pour éliminer les membres du Hamas. Un couple et leurs deux enfants dans leur maison s’inquiètent des frappes. Ils dorment mal. La maison a trop de murs en verre, l’homme veut tout déplacer les meubles pour éviter les éclats de verre si une bomme les atteint. La femme est moins inquiète, mais elle aimerait dormir. L’homme s’agite, téléphone un peu partout et à son père qui a l’expérience de la guerre libanaise. Ça se termine avec du tape dans les vitres. On voit quelque eu la guerre à travers l’écran large de télé qui demeure ouverte toute la nuit. Les répliques sont amusantes, mais il manque un peu de cinéma dans ce huis-clos ironique. La guerre est aussi dans la tête et l’imagination de ceux qui la voisinent.
Un film ukrainien et tchèque, Il died in Irpin d’Anastasia Falliwena. C’est mon préféré avec celui des soldates kurdes. La réalisatrice a fait les dessins d’animation qui ponctuent et commentent à leur façon le film avec une équipe de dessinateurs et de dessinatrices. Le film c’est l’exil d’une fille et son chum dans un village bombardé par l’armée russe. Ils vivent chez les parents de son maudit chum qui ne veut rien savoir. Une tasse cassée et recollée suggère le quotidien raté de ce refuge dangereux pour ceux et celles qui y logent. La fille voudrait s’enfuir pour ne pas tomber aux mains des Russes. Chez elle, il y avait des armes aux moins pour se défendre, pour se tirer une balle une fois mal prise. Mais chez ses beaux-parents il n’y en a pas. Elle ne se lave pas de peur de mourir nue dans la salle de bain. Elle finira par s’enfuir avec un groupe de réfugiés, sans son ex-chum, avant que les soldats bombardent la maison.
Les dessins et l’animation font la différence. C’est la fuite en avant de la fille qui passe avant tout. Les ongles, les visages, les lieux, les détails, les objets quotidiens surtout sont porteurs de la peur de mourir entre les mains de l’ennemi.
Un film syrien, Adieu Ugarit de Samy Benammar et Mahamed Awad. Un ancien soldat se souvient de l’assassinat de son ami aux mains de l’armée près de Damas. Une évocation poétique portée par un texte répétitif, parfois très émouvant qui rappelle une lettre d’amour en fin de vie. Le film parfois expérimental sur des images tournées en pleine nature québécoise. Les souvenirs des proches morts pendant les guerres nous poursuivent partout où l’on se réfugie par la suite.
Un film syrien, Meryem de Reber Dosky. La peur qu’on avait mon ami Béru et moi de recevoir des éclats d’obus pendant la projection venait sans doute de ce film risqué. Le réalisateur/cameraman a décidé de suivre la capitaine d’une troupe de combattantes kurdes qui a connu sa sœur morte aux combats. Entre autre, pour lui rendre hommage.
Il suit les filles qui tentent de nettoyer un village perdu attaqué par les membres de l’État islamique. Ici la guerre se fait à coups de messages cellulaires pour obtenir de l’aide des bombardiers tout proche. Pour avertir l’arrivée de nouveaux combattants et combattantes. Les balles sifflent quand le groupe se déplace. Le cameraman prend des chances. Les filles aussi, tout le temps. À travers les ruines, les rencontres des combattantes épuisées et blessées sont remplies d’émotion. Meryem semble résistante à tous les coups durs. Le film a été tourné en 2017. Elles sont peut-être toutes mortes à présent ces soldates de l’espoir kurde.
Un film palestinien, An orange from Jaffa de Mohammed Almyfhanni. C’est un film de fiction qui montre à quel point les Palestiniens sont emprisonnés sur leur propre territoire et subissent l’arrogance des troupes israéliennes qui les traitent comme des otages. On aurait pas pu tourner le même sujet en format documentaire sans risquer la prison pour dix ans. Un Palestiniens de Gaza tente de rejoindre sa mère à Jaffa en taxi, mais au check point ça bloque. Là tous les stéréotypes du soldat israélien montent à la surface. Les cartes d’identité ne valent plus rien, les menaces sont de mise, on veut saisir le taxi, emprisonner le déserteur sans passeport, on cherche des armes dans les sacs, les deux voyageurs (chauffeur et Palestinien) se déchirent. Au loin, les mères interviennent en soulignant l’ironie des inquiétudes qui se recoupent. Là aussi on a affaire à une sorte de huis-clos dans le taxi. L’image de la fin de la voiture qui s’enfuit dans la nuit est très bien réussie. Le titre du film aussi dans le fond quand on les voit tous les deux partager l’orange. Mais ils ont eu peur. C’est ce que propagent les troupes d’Israël parmi la population palestinienne, encore plus que jamais depuis le 7 octobre 2023. La guerre, c’est la chienne d’y passer. La peur de tout comme disait Céline, Louis-Ferdiand bien sûr.
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
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