Faut-il laisser les itinérants dehors l’hiver?

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

J’aime mieux qu’on me raconte la vie d’un clochard américain que celle d’un vieux dieu grec mort.

-Charles Bukowski

Je sais, la question manque un peu de finesse. D’autres diront de compassion. Faut-il laisser les itinérants dehors l’hiver? C’est selon, mais la question se pose tout de même. Les itinérants qui refusent de rentrer dans les rangs comme certains autres en se réfugiant dans les foyers de sans abri l’hiver, les force-t-on à rentrer la nuit pour s’éviter les engelures, le froid intense qui risque de les rendre encore plus vulnérables? Et si on décide de les forcer à rentrer la nuit quelque part, on va le faire comment?

Jusqu’à preuve du contraire, les itinérants sont toujours des personnes libres, autonomes qui ont décidé de vivre dans la rue. Même l’hiver.

L’été c’est plus facile. On peut dormir partout. Dans les parcs, sous les galeries des maisons cossues dont les propriétaires ont gagné leur résidence secondaire pour mieux souffrir la canicule. À la limite, les itinérants dorment à l’ombre des pierres tombales dans les cimetières, à mon avis les plus tranquilles dortoirs en ville. Les plus beaux parcs qu’on aurait avantage à fréquenter davantage avant son dernier repos.

L’hiver, c’est une toute autre histoire. Les gens n’aiment pas voir des itinérants dormir dehors. Ils pensent que c’est de leur faute si ces gens-là sont laissés à eux-mêmes.

Ils voudraient faire quelque chose. Ils sont souvent prêts à les rentrer de force dans des dortoirs aménagés à cet effet avec d’autres congénères plus dociles qu’eux. Ils demandent aux policiers souvent de faire du zèle et de leur trouver quelque chose de croche pour les rentrer quelque part comme au poste ou à l’hôpital. Une place au chaud quoi. Mais le problème c’est qu’eux ils veulent rester dehors. C’et difficile à comprendre mais c’est comme ça.

Quand j’écrivais des papiers pour l’Itinéraire à Montréal, j’en ai rencontré quelques-uns de ces itinérants hivernaux. L’humidité de la rue Sainte-Catherine ce n’est pas celle de la Racine. Elle vous traverse le corps de part en part. Faut être bien alcoolisé ou gelé à toutes sortes de produits pour la subir quotidiennement cette humidité. La nuit, à moins d’avoir deux ou trois sacs de couchage sur le dos ou quatre manteaux d’hiver, impossible de survivre dehors sous les ponts ou entre deux édifices à bureaux. Pour s’en réchapper, les itinérants montréalais recherchent les bouches de métro, les sorties d’air chaud près des commerces ou les guichets automatiques. Les foyers d’itinérants sont encore davantage bondés qu’à Chicoutimi et la survie pour sauver ses affaires auxquelles on tient est encore plus difficile.

C’est la principale raison pour laquelle les itinérants ou les clochards (Moi j’aime bien ce mot vieillot mais tellement évocateur) préfèrent dormir dehors ou ailleurs que dans les maisons qu’on leur propose l’hiver. Ils traînent bien souvent tout leur avoir, leurs choses avec eux. Ils ne veulent pas s’en départir pour obéir aux règlements des foyers d’itinérants et risque de se faire voler.

En plus, s’ils sont souvent intoxiqués par l’alcool ou un quelconque produit chimique, ils ne peuvent rarement subir ce manque une nuit complète.

D’autres enfin, ne veulent rien savoir des autres itinérants. Ils vivent dans leur bulle. Ils sont à la rue pour se séparer du reste du monde. Ils se méfient de tout, surtout de ceux et de celles qui veulent à tout prix leur venir en aide. Ils ont fait une croix sur l’extérieur. Le mieux que l’on puisse faire l’hiver quand le froid est intense c’est de les nourrir mieux et de leur apporter de quoi se chauffer, nourriture, vêtements protecteurs contre le froid intense et une tournée régulière de leurs lieux de résidence pour vérifier ceux et celles qui n’en peuvent plus et risquent l’hypothermie.

Pour les occuper quelque peu, le temps d’un instant, on les invite à partager un repas gargantuesque durant le temps des fêtes. On fait ça à chaque année. À Montréal, c’était à la Maison du Père dans le Vieux près du marché Bonsecours. Tous les itinérants de la ville s’y retrouvaient avec un, deux ou trois sacs à dos. Pourquoi? Pour les remplir de provisions pendant et après le repas. Ils sortaient du lieu bondés, repus et surtout équipés pour passer sans problème les 15 prochains jours.

Les gens pensent que les itinérants ne pensent pas aux lendemains de veille. Détrompez-vous. Ils y pensent beaucoup plus que nous. La raison est simple, ce sont les besoins de base qui les empêchent bien souvent de dormir.

Ils ne font que penser au prochain repas, à la prochaine nuit, à la prochaine rencontre avec les policiers qui les regardent de travers. Ils pensent à la prochaine blessure qu’ils vont s’infliger en tombant dans l’escalier ou sur la glace du verglas. Ils pensent à leur prochaine visite à l’hôpital ou au poste parce qu’ils ont pété un plomb. Ils pensent à cet ami quelconque qui le retrouve dans la rue et veut à tout prix le sortir de là. Il pense à cette bouteille de bière, de vin ou de fort qui lui ferait tant de bien. Il pense à ces petites pilules qu’un confrère de la rue ne vend pas cher et qui permet d’oublier où on se trouve pour quelques heures.

Faut-il laisser les clochards à la rue l’hiver? Oui si les hivers sont de plus en plus doux. Mais si le froid vous gèle l’envie même de faire une marche, mieux vaut s’en occuper. De loin peut-être mais faut le faire. S’ils persistent à rester dans des abris de fortune, mal chauffés et bousculés par le vent, les laisser là tout en leur fournissant des moyens de se réchauffer.

Ça ne sert à rien de les déloger. Ils vont réapparaître ailleurs.

En attendant ce que tout le monde souhaite depuis toujours : des logements abordables et supervisés par des personnes formées pour le faire. Les cégeps et les universités en forment depuis des décennies. Les travailleurs et travailleuses de rue sont là pour ça.

Ce ne sont pas les policiers qui doivent encadrer les itinérants qui refusent de s’abriter dans les foyers pendant les grands froids. Pour les itinérants, les policiers sont synonymes d’autorité malsaine et de crainte. Ça finit toujours mal quand les flics veulent régler le sort des gens de la rue. Ici comme ailleurs.

Durant les fêtes surtout, les policiers en ont plein les bras (Et les contraventions) avec les automobilistes qui pensent encore que l’alcool améliore les réflexes et la bonne conduite.

En résumé, si vous voulez que les itinérants ne meurent pas de froid pendant les périodes hivernales très sous zéro, allez leur porter du linge ou de la bouffe. Ils refusent rarement les dons. En plus, vous serez étonnés de voir à quel point ils nous ressemblent quand il fait trop froid pour dormir dehors. Et penser surtout que ça peut nous arriver un jour ou l’autre, sans vraiment y attendre. Avoir envie de dormir dehors sous zéro pour tout oublier.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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