Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
Une ville où personne n’habite est un endroit où il fait froid
-Serge Daney
Je sais. Il y a des sujets plus pertinents et urgents que celui-là. Mais ici, de ce côté-ci du Parc, on en parle et on en traite depuis des années. Des élections municipales peuvent même se faire sur son dos. On est prêt à tout ou presque pour l’autogare décatie de Chicoutimi,1- la démolir, 2-la rénover, 3-la reconstruire,4-l’abandonner aux itinérants, 5- la transformer en condos de luxe, 6- la prêter aux taggers.
Et je suis loin d’avoir énumérer toutes les options.
Des commerçants du centre-ville en haut de la côte Racine (Notez bien l’identité du groupe) ont fait une sortie récente pour la conserver à tout prix. Ils veulent tous fermer si la ville (Pardon, la mairesse actuelle) décide de la démolir. Clients en voiture obligent. Ils n’ont pas parlé dans leur conférence de presse de l’augmentation des supports à vélos pour palier au manque de stationnements. Pour eux, la Racine d’en haut est piétonnière par accident et autoroutière obligée.
Que pensez-vous sans détour de cette autogare au centre-ville de Chicoutimi qui ressemble au reste d’un quartier après un bombardement un peu bâclé? Les commerçants voisins craignent même que leurs édifices s’écroulent si on le démolit subito presto. Ils ignorent sans doute que la rivière aux rats musqués coulait sous le terrain qui le soutient, autre vestige oublié de ce Chicoutimi de la fin du XIXième siècle. Si on décide de faire des stationnements souterrains on peut sans doute se retrouver devant des beaux artefacts.
Que dis-je, des vieux pv des anciens conseils municipaux du temps d’Alfred Dubuc et compagnie. Ou des lettres de détresse des coureurs des bois qui expliquaient à leur parenté outre-mer que les maringouins du Saguenay leur donnaient envie de se lancer en bas du Cap Trinité ou carrément dans la rivière en face.
Pourquoi donc démolir l’autogare qui , depuis des années, se démolit elle-même à force de rénovation inutile? Tout simplement parce que la construction en question n’a plus sa raison d’être là où elle se trouve. On aurait dû interdire depuis longtemps la circulation automobile dans cette partie haute de la rue Racine. Y installer des pistes cyclables et un service de transport en commun tellement efficace que les chicoutimiens de ce secteur et des autres voleraient des tours pour s’y abonner.
C’est évident toutefois que la tour de séniors retraités qui défigure le milieu de la côte n’aide pas à proposer une autre vision des lieux. Le fameux Manoir gâte toute la place et donne envie de circuler ailleurs. Par exemple, en bas de la Racine où il y aurait tant de choses à construire ou à aménager dans certains édifices splendidement rétros.
C’est rare un centre-ville comme Chicoutimi où personne n’habite ou presque. Il y a bien les HLM municipaux au bout de la rue et les foyers de vieux qui pointent partout, mais ces gens-là ne circulent pas beaucoup pour animer la rue. Ils ont peur de tout et surtout des douze itinérants qui quêtent en face des commerces. On leur a fait croire que ces gens-là portaient tout le malheur du mode et presque la peste bubonique.
Si on démolit l’autogare, on fait quoi avec le vide créé là? C’est la question/piège. Faut-il vraiment la remplacer (souvent on dit un autogare mais c’est féminin selon les dictionnaire, en plus le mot comme elle est désuet) par des stationnements ailleurs ou bien penser à autre chose pour revitaliser cette partie dense de la ville qui n’a pas beaucoup bougé depuis la disparition de la rivière aux rats musqués qui coule doucement en dessous d’elle. Que faire donc à la place de cette autogare? Voici une proposition plus ou moins songée qui existe pourtant ailleurs et qu’on pourrait implanter ici si on finit par s’enlever les doigts du nez.
En y conservant tous les graffitis et les tags qui poussent là depuis des années, moi je prioriserais d’abord des logements multi générationnels selon le modèle des coops d’habitation gérées par ses membres avec, évidemment vue splendide sur la rivière et le parc en face.
En premier on y planterait 150 arbres. Ensuite, on y logerait des revenus modestes, des étudiants et au moins 30% d’artistes de tout genre. Des musiciens, des sculpteurs, des cinéastes, des écrivains, etc. Ils et elles auraient comme mandat collectif d’animer les lieux et le centre-ville dans son entier.
Faudrait y aménager pour de bon des services multiples de proximité. Un peu sur le modèle de l’éco quartier ZAC –Clichy Batignolles, dans le 17e arrondissement de Paris. Modèle emprunté à des exemples typiques de quartiers auto gérés dans plusieurs villes allemandes. En plus de revitaliser le centre-ville, ce modèle de vivre en commun favoriserait une indispensable transformation et évolution de la politique municipale saguenéenne pour ne pas dire régionale.
C’est d’abord ce modèle d’habitation et de logement dont cette ville a besoin. Par la suite, on pourrait en répandre d’autres dans les autres centres-villes de la région. Plus de condos de luxe privés construits et gérés par des promoteurs qui veulent avant tout faire des profits sur le dos des retraités et des plus nantis.
Ces gens-là pourraient habiter le nouveau complexe d’habitation à la condition d’y investir une certaine somme servant à entretenir mieux les lieux. S’ils veulent cohabiter avec les membres coopératifs ils devraient leur aider à améliorer les lieux. En fait, il manque juste une chose pour que ce centre-ville et les alentours de l’autogare vivent mieux : du monde qui y vive jour et nuit, à l’année longue.
Comme dirait Serge Dany, «une ville où personne n’habite est un endroit où il fait froid».
On a l’impression avec raison que le centre-ville de Chicoutimi où survit l’autogare ne loge personne. On ne les voit pas les vieux et les vieilles retraités dans leur manoir. Ils sont pourtant des centaines. Un peu moins depuis la pandémie. Ce n’est pas avec ces personnes plus ou moins actives qu’on fait vivre une ville et son centre. On devrait les obliger à sortir dehors de temps en temps, pour rencontrer d’autre monde que le leur isolé dans un pseudo confort sécuritaire.
Donc que faire avec l’autogare encore une fois? Le transformer en un gigantesque lieu où loger plein de monde disparate, des étudiants, des artistes, des retraités aussi, des actifs, des moins actifs qui accepteraient les nouvelles conditions de vie en collectif coopératif. Tout autour planter des arbres, entretenir des jardins, des ateliers de toutes sortes un peu comme dans Écotopia d’Ernest Callenbach. Une collectivité autonome, débrouillarde qui serait appuyée et secondée par une ville ouverte sur le monde et les modèles nouveaux de vivre en tenant compte de tous les changements qui bouleverse notre environnement.
Ce village global n’aurait pas besoin d’autogare pour ranger ses voitures le jour parce que l’automobile serait interdite là. On circulerait autrement.
Des quartiers de vie communautaire et coopérative existent ailleurs. Après avoir décontaminer le lieu, il faudrait aussi décontaminer notre cerveau obsédé par le condo privé de luxe au service des entrepreneures d’abord, et de la ville ensuite.
Une place du citoyen remplacée par une place des utopistes où le froid ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
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