Oui à la densification urbaine au centre-ville de Chicoutimi, mais pas n’importe comment!

Par Suzanne Tremblay, GRIR/CRDT/UQAC

Le projet de mille logements sur la zone à ferroviaire à Chicoutimi fait les manchettes de l’actualité et soulève plusieurs questions et enjeux qui demeurent à ce jour sans réponse. Ces questions concernent notamment la faisabilité réelle du projet, la notion de logement abordable, le financement du projet et la privatisation du site, l’impact sur la qualité de vie au centre-ville et les conditions de vie au centre-ville et la démocratie municipale.

La faisabilité du projet

La première question qui se pose est celle de la faisabilité réelle d’un tel projet sur la zone ferroviaire dans cet espace aussi restreint de 26 000 mètres carrés (Labrie, C., 2022). Nous pouvons faire la comparaison avec des constructions déjà existantes au centre-ville de Chicoutimi. Il y a les HLM sur la rue Racine et sur la rue Smith; ceux-ci comptent 80 logements chacun. C’est donc dire qu’il faudrait 12 ensembles immobiliers comme ceux-ci pour construire 1000 logements. Il y a aussi l’édifice de 101 logements pour les personnes âgées situé au coin Hôtel-Dieu et Labrecque. Pour arriver à construire les 1000 logements, il faudrait dix tours de ce type sur la zone ferroviaire. Dans un cas comme dans l’autre, cela relève d’une fabulation et d’une absence complète de critères réalistes liés à la faisabilité de ce projet. Cela est d’autant plus inconcevable et irrationnel que le quartier du centre-ville de Chicoutimi demeure un territoire fragile où les conditions de vie et la qualité de vie ne sont pas toujours favorables aux populations qui y résident.

Un bref portrait du quartier centre-ville

En effet, si l’on brosse un bref portrait du centre urbain de Chicoutimi, on perçoit une tendance à la dévitalisation du territoire. Concernant les conditions de vie, les données montrent que les populations vivant au centre-ville sont parmi les plus appauvries dans l’arrondissement de Chicoutimi et de Saguenay. Les données de 2016 de Statistique Canada montre que le revenu médian des ménages se situait entre 17 648$ et 36 362$ comparativement à 51 625$ pour l’ensemble de Saguenay (Tremblay, S. 2019). De plus, le pourcentage de personnes à faible revenu était de 44% au centre-ville comparativement à 13% pour Saguenay.

Parmi les forces du quartier, on peut noter la présence de la bibliothèque municipale qui représente un lieu culturel d’importance pour le centre-ville et pour ses habitants. À cela, il faut ajouter les nombreux organismes communautaires qui ont pignon sur rue au centre-ville (Lastuse, Soupe populaire, Café jeunesse, Maison pour sans-abri, Éco-Kartier, etc.) qui offrent des services aux personnes appauvries et aux résidents du centre-ville. Également, il faut noter la présence du CLSC qui sera relocalisé dans le bas de la rue Racine. Sans oublier bien sûr les commerces, les bureaux et les restaurants qui n’offrent pas nécessairement de biens et de services de base pour les résidents du quartier, mais qui créent néanmoins un achalandage et une animation au centre-ville.

Toutefois, au chapitre des services de proximité, le secteur sud du centre-ville de Chicoutimi offre peu de services pour les gens qui y résident. Il n’y a plus d’école primaire, puisque la dernière école du quartier (Antoine de Saint-Exupéry) sera fermée et relocalisée dans le projet lab école situé dans le quartier voisin (Saint-Joachim). Il y a seulement deux petites épiceries, situées aux deux extrémités du quartier (rue Price et secteur Rivière du Moulin) où les prix ne sont pas les plus abordables. Il n’y a pas non plus de marché public accessible aux citoyens. Il y a peu d’espaces verts et de parcs de quartier pour les enfants et les familles, sauf bien sûr la zone portuaire. Le centre-ville est bien pourvu en transport en commun puisque le terminus municipal s’y trouve, mais il y a peu de pistes cyclables au centre-ville et, surtout, elles ne sont pas connectées aux autres pistes cyclables qui sillonnent la ville, notamment celles qui sont situées près de la zone Talbot. Le centre-ville demeure donc assez peu accessible par voie cyclable. Bref, le centre-ville est pensé avant tout comme un espace commercial et non comme un milieu de vie pour ses citoyens.

Du côté de la qualité de vie, outre la zone portuaire qui constitue un espace vert majeur pour l’ensemble de la ville, le territoire du centre urbain demeure un lieu où les espaces verts sont peu nombreux et la qualité de vie moindre. Il comporte plusieurs ilots de chaleur avec les deux autogares et les autres stationnements qui sont omniprésents ainsi que plusieurs terrains vagues et peu aménagés. La canopée urbaine y est peu présente et même des arbres matures ont été coupés dans les derniers mois. Le patrimoine bâti est devenu presque inexistant puisque plusieurs édifices patrimoniaux ont été démolis dans ce secteur dans les dernières années. La zone portuaire est un lieu de spectacle en été et cela crée un achalandage pour les commerces, mais cela ne favorise pas nécessairement la quiétude des résidents. De plus, l’asphalte et le bitume y sont très présents puisque le centre-ville est entouré de trois boulevards importants avec les boulevards Saguenay, de l’Université et Saint-Paul. En d’autres termes, le centre-ville offre un milieu de vie avec peu de services de proximité et une qualité de vie amoindrie par un manque de verdure et par la présence d’artères routières majeures.

Des logements pour qui et financés par qui?

Une des questions qui s’impose est celle de savoir à qui seront destinés ces logements. La mairesse Dufour parle de logements abordables pour les étudiants et pour les travailleurs temporaires. Selon le site de la Société d’habitation du gouvernement du Québec, il semble que le coût des logements abordables à Saguenay devrait s’établir au maximum à 600, 700 ou 800 dollars par mois (pour 1, 2 ou 3 chambres à coucher) . Il faut se demander si ces logements seront vraiment abordables pour les étudiants et même les travailleurs temporaires. Une chose est certaine : ces logements ne seront pas accessibles pour les populations appauvries qui aspirent à accéder à un logement à un coût plus abordable.

Par ailleurs, une autre question qui se pose est celle du financement de ces logements. Le projet proposé par l’administration Dufour affirme que ces logements seront construits par des promoteurs privés. Selon le site de la Société d’habitation du Québec, des subventions seront accessibles pour le financement de ces projets, soit jusqu’à 50% du coût des projets pour les promoteurs privés et 80% pour les coopératives et OBNL (SHQ). De plus, les promoteurs pourront peut-être aussi bénéficier d’autres subventions provenant de programmes comme Accès-logis par exemple. C’est donc dire qu’il s’agit de privatiser un site public appartenant à la ville (site décontaminé avec des fonds publics) et de financer la construction de logements privés par des deniers publics.

Préserver la qualité de vie au centre-ville Chicoutimi

Dans ce contexte, on peut vraiment s’interroger sur la pertinence d’implanter un espace de mille logements sur la zone ferroviaire. Comment la qualité de vie pourra-t-elle être maintenue dans un ensemble immobilier de 1000 logements sur un terrain aussi restreint? Avec le bruit du boulevard Saguenay et de la zone portuaire, le peu d’espaces verts et de verdure, l’absence de commerces et de services à proximité, le manque d’équipements de loisir et de sport, etc. Comment les habitants de ces logements pourront-ils avoir une qualité de vie optimale dans des logements cordés au centre-ville de Chicoutimi? Poser ces questions, c’est y répondre. Sans compter que ces constructions auront un impact visuel désastreux en venant obstruer la dernière fenêtre sur la rivière Saguenay accessible à partir de la rue Racine pour les résidents du centre-ville et pour les citoyens de la ville. Conserver le patrimoine, c’est aussi préserver et mettre en valeur les espaces et les paysages naturels qui font la beauté de cette ville.

L’absence de démocratie

Ce qui étonne aussi dans ce projet, c’est l’absence de démocratie qui ressort dans le processus mis en œuvre de celui-ci. Non seulement la mairesse Dufour ne tient pas compte de la consultation qui a eu lieu en 2019 et qui recommandait une zone avec des usages multiples, dont un parc et une centaine de logements, mais elle semble vouloir faire fi de la volonté des citoyens et même des élus municipaux de l’arrondissement de Chicoutimi pour l’aménagement de ce site. En effet, on a appris la semaine dernière par la conseillère du district du centre-ville qu’un comité de l’arrondissement Chicoutimi travaille à développer un autre projet pour la zone ferroviaire (Gauthier, M., 2022). On sait peu de choses de ce comité à savoir qui en fait partie? Comment les membres de comité ont-ils été choisis et par qui? Quelle orientation ce comité souhaite-t-il donner au projet de l’aménagement de la zone ferroviaire? Autant de questions sans réponses. Pendant ce temps, la mairesse continue à dire que la construction des logements débutera dès 2023 et à lancer des appels pour le design du concept de 1000 logements sur la zone ferroviaire (Labrie, C., 2022). Ainsi le comité de l’arrondissement, la conseillère du district du centre-ville et la mairesse de Saguenay ne semblent pas se parler. De ce fait, la démocratie, la consultation des citoyens.nes et la transparence ne semblent pas être prises en compte dans le processus d’élaboration et de mise en œuvre de ce projet de construction domiciliaire sur la zone ferroviaire.

L’histoire se répète au centre-ville de Chicoutimi

Le dernier élément qui ressort de ce projet est de voir comment l’histoire se répète au centre-ville de Chicoutimi. En effet, l’histoire de la revitalisation au centre-ville de Chicoutimi (Tremblay, S., 2004) a montré que cet espace a été le théâtre de multiples opérations de revitalisation depuis la fin des années 1960, qui se sont soldées par une situation où la dévitalisation de cet espace urbain est toujours omniprésente (Tremblay, S., 2019) sur le territoire, et ce, cinquante ans plus tard. Faut-il rappeler que la construction du pont Dubuc à donner lieu à la démolition de centaines de maisons et de logements (Tremblay, S., 2004) dans le secteur du centre-ville et du quartier du Bassin et à la construction des HLM sur la rue Racine. Ces opérations se sont réalisées sans tenir compte des nombreux impacts sur la qualité de vie et les conditions de vie des citoyens du centre-ville de Chicoutimi. Il semble même qu’on parlait d’une grave crise du logement dans les années 1940 et 1950 à Chicoutimi, comme quoi l’histoire semble se répéter invariablement.

Conclusion

Pour préserver la qualité de vie au centre-ville de Chicoutimi, ne vaudrait-il pas mieux construire des logements en moins grand nombre, mais qui seraient accessibles à la fois aux personnes appauvries (avec les subventions pour les OBNL et pour les coopératives) et aux personnes mieux nanties avec des logements à coûts abordables. Ce type de projets permettrait une inclusion et une mixité sociale dans un ensemble de logements au centre urbain de Chicoutimi. Jusqu’à maintenant, peu de projets de ce type ont vu le jour au centre-ville. Les ensembles immobiliers construits dans les dernières décennies sont dévolus à des populations spécifiques comme les personnes âgées et les personnes appauvries. Un tel projet permettrait aussi de conserver des usages et des espaces pour l’ensemble de la population du quartier et de la ville avec un parc ou une autre infrastructure légère. Si la densification urbaine au centre-ville de Chicoutimi apparaît souhaitable, elle ne doit pas pour autant être faite n’importe comment et sans tenir compte des répercussions de l’implantation de 1000 logements sur la zone ferroviaire. Il existe plusieurs autres sites au centre-ville où des logements peuvent être implantés. Les critères de mixité sociale, de diversité des usages et de maximisation des conditions de vie et de la qualité de vie doivent être pris en compte pour effectuer cette densification urbaine. Ces critères constituent d’ailleurs des principes reconnus pour la revitalisation intégrée des milieux de vie urbains.

 

  1. Selon les aires de diffusion. Les données de 2021 seront disponibles en novembre 2022
  2. Selon les données présentées sur le site de la SHQ à l’adresse suivante : http://www.habitation.gouv.qc.ca/programme/programme/programme_dhabitation_abordable_quebec.html

 


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Un commentaire

  • bonjour
    je suis natif du centre-ville ca fait 60 ans que j’y habite, donc je l’ai vu décliné,presque tous les voisins sont partis.Malheureusement le développement urbain est un échec,aussi bien dire qu’il n’y en a jamais eu.Aussi au sujet de la zone portuaire, des projets sans aucune considération pour la qualité de vie,j’ai eu la chance de voyager dans plusieurs pays pour mon travail,et je peux vous assurrer qu’on fait pitié meme si on se dit excellent. Comme dans plusieurs endroit, pourquoi pas un marché publique avec un parc.Pour contrer les changements climatiques il faut ramener des gens au centre-ville et donner une qualité de vie, mais qui s’en soucie.

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