La poste, vous connaissez?

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

C’est le privilège des facteurs. Ils connaissent le nom de tout le monde et personne ne connaît le leur.
-Anne Frank

J’aime la poste. J’aime recevoir du courrier à ma porte. Depuis toujours. Je m’arrange pour en recevoir encore malgré le fait que personne ne prend la poste au sérieux. J’ai même fait un film sur un facteur. Un facteur cultivé. Un personnage attachant qui passait sa vie à fréquenter les salles de cinéma, de spectacles, les arénas et les stades de baseball, ici et ailleurs à travers le monde. Il m’a laissé une tuque des Nordiques et une casquette des Expos. Sans compter son gros manteau d’hiver de facteur. Parfois, je le vois passer dans les rues de Kénogami, les matins de brume.

Il connaissait son parcours de facteur à Kénogami et à Jonquière par cœur. Savait les noms de tous ceux à qui il livrait lettres et colis. Ils partageaient souvent leurs problèmes . Son père avait été aussi facteur. Il se souvient que son paternel passait la malle parfois avec sa petite sœur dans son gros sac de lettres. Je m’ennuie du facteur cultivé qui passait sa vie à marcher à travers la ville en s’arrêtant dans les parcs le matin pour gratter ses gratteux de la Loto et lire Le monde diplomatique.

Une salle du centre culturel de Jonquière porter son nom.

Je considère que les facteurs sont aussi importants et indispensables dans une ville ou un village que… les pompiers, les flics, les médecins, les profs et les itinérants. J’oubliais, les joggeurs, les cyclistes, les marcheurs et les employés de la voierie et les déneigeurs.

À chaque Noël, j’envoie encore des cartes de Noël à des parents et amis qui sont encore en vie. Des fois, j’en enverrais à ceux qui sont décédés.

Je reçois encore plein de choses par la poste à part les lettres des partis politiques fédéraux et la pub des chaînes de fast food.

Comme des revues d’ici et d’ailleurs, des livres, des lettres du gouvernement provincial qui me demande de régler des frais divers de patient, d’automobiliste, de citoyen soucieux de faire rouler l’économie de sa province.

J’aime mieux recevoir des colis d’employés de la poste que par des tâcherons qui sont mal payés par les compagnies privées de livraison qui veulent voir disparaître la poste fédérale pour en profiter. Et je crois que c’est sur le point d’arriver tout ça. On dirait que l’agence fédérale qui gère ce service public essentiel est en train de préparer sa phase terminale.

L’argument principal et incontournable : le service ne fait pas ses frais depuis des années. Il est pris de court par des compagnies privées qui livrent les colis plus rapidement et plus efficacement. Sauf les lettres qui sont assumées elles à des prix exorbitants (21,39$ pour l’envoie d’une lettre chez Purolator, à Poste Canada 1,44$, le prix du timbre) par ces mêmes compagnies sorties de partout et de nulle part pour sauver les meubles et en profiter quand la société d’État est en grève.

Au-delà de ce contexte économique de faillite imminente créé en grande partie par les dirigeants de Poste Canada qui n’ont jamais voulu s’adapter à la nouvelle réalité du virtuel et de la baisse de popularité de ce service – les gens n’écrivent plus, ils textent et pensent que c’est le même effet – de moins en moins utilisé. Ils ont tous été fascinés par les livraisons rapides d’Amazon et compagnie. Ils oublient que ce sont pour la plupart des compagnies américaines qui envahissent le marché de la poste et font travailler surtout les nouveaux arrivants et nos chômeurs mal en point à des salaires minables et dans des conditions de travail du début du siècle (le XXième).

On finit par établir des relations amicales avec nos facteurs. Dans mon cas, je me suis surpris à retrouver l’un de mes anciens étudiants livrant mes lettres et mes colis chez moi.

Il venait me porter un bon nombre de livres er de revues et on se permettait de parler brièvement de ma bibliothèque. Quand je m’absentais pendant un certain temps, il savait où dissimuler les livres qui n’entraient plus dans ma boîte postale près de ma porte d’entrée.

Précisons que j’habite une coop d’habitation avec une série de boites postales à l’entrée. Durant un hiver, il s’est blessé sur un trottoir de glace mal entretenu et je l’ai perdu de vue pendant quelques mois. Sa remplaçante m’a donné de ses nouvelles. Il est revenu quelques années et a pris sa retraite. Comme cadeau de départ, je lui ai donné une boîte de livres qu’il a beaucoup appréciée.

Je trouve que le métier de facteur est une tâche indispensable et noble.

D’ailleurs à travers la planète ils ne font pas que livrer les lettres et les colis. Ils accompagnent souvent des personnes seules qui ont besoin de compagnie, livrent la malle mais aussi des médicaments, des repas froids, rendent service à ceux et celles qui le demandent et qui sont sur leur chemin. En Belgique, les facteurs peuvent livrer l’épicerie, les ordonnances des médecins et impriment et distribuent les factures de bon nombre de compagnies. Aux Etats-Unis, ils distribuent les colis en fin de semaine pour certaines entreprises dont Amazone. Évidemment que nos facteurs n’ont plus besoin de livrer la malle 5 jours par semaine, mais ils et elles peuvent servir à autre chose.

Il reste à mieux définir leur présence quotidienne dans les quartiers, les régions où les services de proximité font défaut. Ils peuvent exécuter des tâches complémentaires pour les villes, les organismes, les associations et les regroupements de citoyens. Ils connaissent mieux les villes et les villages que n’importe qui.

Que penser de les remplacer complètement par des boîtes postales installées au coin des rues pour sauver du temps de facteur au lieu de livrer la malle par les portes des maisons? À mon avis, une belle façon pour les personnes plus âgées – ce sont elles surtout qui se servent encore de la poste – de se retrouver à l’urgence ou chez le chiro quand l’hiver arrive. Et ces boîtes ne font que gruger sur les terrains qui occupaient avant elles des parcs, des pistes cyclables, des trottoirs de marcheurs. Dans les villes densément peuplées ce sera presque qu’impossible de recourir à ce système pour sauver Poste Canada de la faillite. Les dirigeants le savent très bien. Ils devraient trouver d’autres solutions pour rendre ce service public rentable. Comme dans plusieurs autres organismes fédéraux, les dirigeants en place touchent des salaires insultants si on les compare à ceux des facteurs. Et ces gens-là ne risquent pas de se casser les chevilles dans les escaliers ou les trottoirs mal dégagés l’été comme l’hiver.

Je ne suis pas parano à mes heures, mais depuis quelques temps, des organismes publics, des politiciens élus, des journalistes en quête de lecteurs semblent se faire un malin plaisir à réduire les syndicats à des associations de malfaiteurs qui exploitent les cotisations des membres pour se payer du luxe au restaurant ou ailleurs. Le pm Legault a fait le pari de se refaire une réputation en chargeant les directions syndicales jusqu’aux prochaines élections. Il n’a plus rien à perdre et laisse croire aux syndiqués que leurs dirigeants se servent de leur argent pour tout faire sauf les défendre. La charge fédérale contre les facteurs participe du même mouvement avec, en plus, la nécessité capitaliste de faire des profits à tout prix. Comme si les impôts qu’on investit dans l’éducation et la santé étaient des pertes de productivité pour les pouvoirs en place. Il me semble qu’un service public doit d’abord servir au bien-être des citoyens et correspondre à ses besoins. La poste nationale en est une et à des prix raisonnables. L’entreprise privée pense le contraire pour la simple raison que les pme ont une seule raison d’être bien souvent, s’enrichir sur le dos du monde. Rendre service au commun des mortels n’est pas une priorité pour eux. Je pense ici à ce livreur afro descendant qui passe dans ma rue à 22 heures le soir pour livrer des colis avec une voiture rafistolée et un bout de sandwich pour souper dans ses mains. Bientôt, ce sera nos facteurs qui feront le même travail forcé.

n.b. depuis octobre 2023, Israël a tué 67, 000 Palestiniens – surtout des femmes et des enfants – dans la bande de Gaza en représailles de l’attaque du Hamas. Avec la bénédiction et les armes, entre autres, des États-Unis. LE Canada lui continue d’envoyer des munitions à Israël. Faut se le rappeler, faut s’en souvenir.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

 


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