Bannir le cellulaire de l’école et de nos vies

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Le téléphone portable est un signe extérieur de détresse
-Jimmy Carter

J’ai vécu longtemps sans cell. Ça n’existait pas dans mon temps. Mais mon premier contact avec lui c’est lors d’un voyage lointain en Italie en hiver 1995-96. Plein de piétons dans les rues de Milan se tenaient l’oreille et marchaient lentement. Ils se parlaient tout seul comme les itinérants sur la rue Sainte-Catherine à Montréal. Je me suis dit et j’ai dit à ma blonde «ils font quoi ceux-là?» Elle m’a répondu, «bientôt tout le monde va faire pareil.»

Elle avait raison.

Deux ou trois ans plus tard, on décrochait les téléphones sur les murs et ont faisait comme tout le monde. On s’achetait un cell, assez gros pour l’époque et on parlait tout seul dans les rues et ailleurs. Avant que ça devienne un ordi portatif, un appareil photographique, une caméra, une télé, un écran trop petit. Et le monde a fini par oublier que c’était d’abord un téléphone.

On en est rendu là. On est depuis les esclaves des géants du web, le GAFA (Facebook Amazone, Google et Appel) qui contrôlent nos vies, nos finances et surtout nos jeunes qui vont à l’école à qui on vient d’interdire le cellulaire . En leur enlevant juste une heure ou deux, ils vont sentir le vide en dessous d’eux et vivre un peu.

Est-ce une bonne chose? Comme dirait l’autre, il était temps. Je crois que j’ai peut-être quitté l’enseignement à cause de lui. J’enseignais tout de même depuis un certain temps, mais je le sentais venir ce cell qui occupait les étudiants et les étudiantes à toute heure du jour et de la nuit. Ils étaient définitivement branchés, pour le meilleur et pour le pire surtout.

Pas moyen d’avoir leur pleine attention. Leurs doigts et leurs yeux étaient occupés ailleurs. Sur ce petit appareil qui les transporte et qui leur donne l’illusion d’avoir davantage le contrôle sur leur vie et sur celle des autres. Ils étaient branchés sur la toile.

Je sais, je sais. Le cell a des avantages incontournables. Les soirs de manif dans le Vieux-Québec, lors du sommet des Amériques, il nous a sauvé de la police qui voulait notre peau.

Les agriculteurs travaillent autrement leurs commandes de légumes dans les champs avec le cell. Mal pris, le dit appareil peut sauver des vies. Les itinérants montréalais en ont eu bien avant tout le monde. C’était leur domicile fixe. Mais aussi, quelle perte de temps. Quelle illusion de faire quelque chose quand on bavarde pour rien avec…«chéri, j’arrive dans deux minutes…»

Certains et certaines vraiment mal pris, cherchent leur blonde ou leur chum sur les réseaux sociaux, sur le cell. Leur portrait change tois fois par jour, «suis ou pas en couple». Pathétique que ces appels de détresse numériques. Des bouteilles à la mer, un cri dans le désert. Les couples se font et se défont sur le cell à la vitesse d’un clic. On s’ennuie des lettres de rupture, des coups de foudre dans les bars, les discothèques, au lavoir, chez le dépanneur, dans la rue. Vous avez lu Nadja d’André Breton?

Par exemple, dans une salle d’attente n’importe où, je regarde le monde. Ils ont tous un cell à la main. Certains concentrés, d’autres regardant en l’air. Parfois, mais rarement, une personne avec un livre. Moi j’ai toujours un livre dans une poche. On ne sait jamais, le circuit électrique qui alimente nos cell peut s’éteindre comme l’autre fois en Espagne et au Portugal. On fait quoi alors sans cell? Avec un livre, pour combler les moments d’attente, on peut s’en réchapper. Découvrir un auteur, un pays. Même avoir du plaisir. Sinon…

Je me souviens d’un animateur de radio du matin qui se vantait d’avoir trois cell à sa disposition. Je suis content pour lui, mais ça lui prendrait trois livres en cas de panne. J’avais l’impression que ce n’était pas un littéraire. Mais pourquoi trois cellulaires? Il avait sans doute un sérieux besoin d’appels. Ils cherchent des candidats dans les centres d’appels pour calmer les clients qui attendent des heures et des heures avant de parler à quelqu’un. Il serait bien là au lieu de casser les oreilles de ses auditeurs avec ses trois cells qui traînent dans ses poches pour nous faire croire qu’il attend un appel important.

Pour moi, le seul appel important qui existe c’est celui qu’on devine déjà et auquel on peut répondre le lendemain. Ou peut-être l’appel de votre médecin de famille que vous cherchez à rejoindre depuis six mois qui confirme sa retraite.

Avant le cellulaire, il y avait la cabine téléphonique une fois mal pris, trop pressé avant de se rendre quelque part pour parler à celui ou celle à qui on avait besoin de parler. Ça prenait souvent beaucoup de monnaie pour appeler au loin…des dix cennes, des vingt-cinq cennes.

Les enfants à l’école n’avaient pas besoin qu’on leur téléphone aux heures pour leur dire qu’on les aimait ou qu’on les détestait . Pour les consoler, pour les rassurer, pour leur dire que la journée allait bien se passer. Qu’au retour, les maniaques, les pédophiles, les étrangers, les fous du volant n’allaient pas les avaler tout rond. Les plus vieux au secondaire s’en servent trop souvent pour s’affirmer, s ‘afficher, se harceler entre eux. Parfois réduire les autres à des bêtes à abattre. Sans cell, on se débrouillait avec ce monde-là. Le cell avantage la paranoïa – méfiance à l’égard des autres. Les jeunes ne se parlent pas beaucoup entre eux. Ils préfèrent se texter avec une écriture approximative pour ne pas dire primaire. Se servir de cette arme pour montrer leurs gros bras au lieu de leurs grosses oreilles et leur voix qui mue.

Ils devraient s’écrire des lettres au moins, faire un effort pour passer le seuil du cell sans voix, sans véritable besoin de s’exprimer avec des mots et non avec ces émojis naïfs à souhait frôlant la naïveté et la facilité. Les jeunes ne se parlent pas vraiment. Ils laissent leur cell le faire à leur place. Les jeunes comme les moins jeunes. Mêmes les vieux qui veulent suivre la parade le font.

Ainsi, les cardinaux qui se sont réunis au début de la semaine à Rome pour élire en deux jours un pape américain (qui semble anti Trump) ont été obligés de se départir de leur cellulaire béni. On devait prendre la décision suprême très au sérieux et surtout empêcher que certains d’entre eux n’ébruitassent le nom du nouvel élu sur les réseaux sociaux qu’ils fréquentent tous, sans le dire ouvertement évidemment. Même le pape est accro au cell.

On ne peut plus se passer du cell. Partout et ailleurs aussi. Sans doute au ciel et au purgatoire. En enfer, il fait trop chaud, les cells fondent. Des amis de l’au-delà me l’affirment.

Tout n’est plus pareil que depuis que cette prothèse manuelle a envahi nos vies. J’ai vérifié son omniprésence dans le domaine qui m’intéresse, le cinéma. Il y a le cinéma avant lui et après lui. Vous vous souvenez des films sans cell? Les téléphones roses ou rouges des films italiens, les téléphones au mur qu’on arrache en crises de rage, les cabines téléphoniques britanniques dans les films d’Hitchcock, les fils de téléphones qui servent à étrangler les espions. Les téléphones sur les tables de nuit qui sonnent sans fin. On prenait alors le temps pour place un appel. Aujourd’hui, avec le cell partout, il est devenu un personnage de film. Il est collé à l’oreille pour pouvoir entendre et parler constamment. Il y a des personnages de films qui téléphonent durant tout le film. Ils sont branchés en permanence. Pauvres tympans le soir venu. Mais plus encore, les cell sont branchés souvent toute la nuit.

Le cinéma ne cesse de s’adapter aux nouvelles technologies. Maintenant, ce n’est plus le cell qui a la cote d’écoute dans les films ou les séries télévisées, mais le drone. À tout bout de champ (d’ensemble) il nous transporte dans les nuages, sur le haut des cimes, à la hauteur des cathédrales et des gratte-ciel. On y voit les acteurs et les actrices de plus en plus petits, réduits à des têtes d’épingle, des fourmis. Le drone règne comme l’œil de Dieu sur le scénario et les rebondissements des films. Ce n’est plus une distance critique, c’est l’évasion vers l’infini.

Tout ça pour dire que le cell nous empêche de faire, de voir et d’entendre autre chose que la rumeur des GAFA et les sujets qui obsèdent cet univers. On change de cell comme on change de sous-vêtements. Certains sans doute moins que d’autres. On change pour suivre la parade informatique et capitaliste. Bientôt le cell va réfléchir à notre place… c’est déjà fait pour plusieurs. Les jeunes y croient. Au lieu de réfléchir, de fouiller dans les livres, de poser des questions, de douter, de parler aux autres, ils confient leur ignorance à leur cell. Ce n’est pas de leur faute. Les adultes qui les entourent ont souvent le même réflexe. Vous devriez vous parler davantage entre vous. Faire des cures sans lui.

Faut-il bannir le cell en classe? Il est un peu tard pour le faire. Plein d’élèves vont demander des exemptions avec un billet du médecin sans doute, prétextant l’angoisse de soi-même et la solitude extrême. Des manifs pour leur «liberté d’expression» s’annoncent, se préparent. Ce n’est pas une décision de ministre de l’Éducation. C’est une décision de prof d’abord. Les profs auraient pu se tenir debout bien avant et l’exiger. J’enseignerais encore peut-être…

Mais je ne pourrais pas enseigner comment faire un film avec un drone, j’ai le vertige…

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


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