Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
J’ai voulu m’identifier, m’enraciner
-Pierre Perrault
Un documentaire (québécois) dans une salle commerciale de cinéma. Ça arrive parfois. Mais c’est l’exception. Les spectateurs ne croient pas à ce genre, les propriétaires de cinémas non plus. Le grand public ne se rend pas là. Il lui faut des films de fiction avec des effets spéciaux si possible. Surtout américains. Parfois des fictions québécoises qui imitent ces derniers. Pourtant, tant de documentaires méritent de surprendre le vaste public avec leur charge émotive comme ce film. Faut sauter dessus quand ils se présentent. Je suis aller voir Maurice de Serge Giguère, non pas parce que la critique est bonne, mais parce que j’aime le cinéma documentaire québécois depuis toujours. Je l’ai enseigné. J’admire les cinéastes avec qui Giguère a travaillé comme Perrault, Lamothe, Groulx et tant d’autres. J’ai déjà invité Giguère au cégep pour présenter un de ses films, Le roi du drum avec Ti-Guy Nadon, le batteur autodidacte. Je suis en pays de connaissance quand je visionne un docu d’ici. Je ne trippe pas sur les statistiques de hockey mais je peux décliner la filmographie de plein de cinéastes d’ici. Surtout les documentaristes. Chacun ses obsessions.
Il y a deux films dans Maurice. Un premier en forme de testament. Le réalisateur, Robert Tremblay, qui devait faire ce film avec Giguère à la caméra est décédé avant la fin du montage. J’allais dire du tournage parce que celui-ci s’étire sur plus de 40 ans. Les deux complices n’en finissaient plus de tourner leur sujet, pas n’importe lequel, le grand Maurice Richard, le plus grand joueur de hockey de tous les temps pour ses admirateurs comme pour ses rares détracteurs. Un joueur de tous les records. Ils l’ont suivi avec la caméra depuis le début des années 70. C’était surtout Tremblay qui insistait et le talonnait.
Giguère s’est donc retrouvé avec la commande de son ami Tremblay, finir le film. Mais les deux cinéastes avaient une vision bien différente de Maurice. Pour Tremblay, Maurice était un héros populaire hors du commun et un joueur exceptionnel. Il était fan de hockey d’abord. Pour Giguère, Maurice était davantage l’incarnation du Québécois qui défend ses convictions souvent nationalistes sans trop le dire et qui, à force de courage et de détermination, s’impose dans un milieu plus qu’hostile, à savoir le hockey professionnel des années 40-50 dominé par les gérants anglophones.
Les deux films se répondent. Ils sont un hommage au cinéaste parti trop tôt et à Maurice plus grand que nature, plus vivant que jamais avec ce film.
Giguère évoque son ami à certains moments du film, entre autre au début en le montrant sur son cellulaire lui proposant de faire un film à quatre mains. Il ponctue aussi le docu de citations et de jeux de mots du cinéaste qui sentait sa fin venir. On le voit aussi parmi ses bobines de films 16 mm éparpillées partout dans son appartement/salle de montage dans un méchant désordre à démêler semblent suggérer les images de Giguère.
C’est un film sur ceux qui s’en vont, la mort est omniprésente dans ce film. C’est normal. Giguère a 80 ans, l’âge de voir les autres autour de nous disparaître. L’âge de sentir la mort s’inviter partout autour de soi. Le décès de Lucille, la femme de Maurice et le sien marquent les moments forts de ce film. La mort de Maurice salué par 100 000 personnes devant sa tombe ouverte exposée en chapelle ardente au centre Molson en mai 2000. J’y étais avec mon frère Ti-Jacques décédé depuis.
Mais ce n’est pas un film mortuaire pour autant. C’est un film réjouissant et exaltant comme l’était Richard sur la glace du Forum. Ce personnage et plein de vie et de buts.
On y découvre un Maurice perspicace, attentif aux autres et très loin de nos idoles inaccessibles du moment. Son rayonnement était remarquable. Les séquences les plus chaleureuses nous le montrent auprès des jeunes défavorisés d’une école où enseignait Robert Tremblay. Il accompagne et conseille les jeunes qui jouent au hockey et les anime également lors d’un voyage de pêche. Il établit avec eux des rapports plus qu’amicaux sachant que ces jeunes-là n’ont pas la vie facile, comme on dit.
Maurice était un héros très populaire à l’époque, près du vrai monde comme peu de joueurs de hockey actuels peuvent se vanter de l’être. À ce moment-là, les salaires des hockeyeurs étaient dérisoires si on les compare à ceux d’aujourd’hui. Ils pouvaient s’identifier à n’importe qui dans les rangées du Forum.
Une journée (le 28 décembre 1944) où il jouait le soir même, Maurice avait fait des déménagements toute la journée, épuisé, il ne voulait pas jouer. Le coach Dick Irvin lui a demandé de jouer quand même. L’équipe a gagné 9 à 1 contre les Red Wings. Richard a marqué 5 buts et 3 passes…
Ce record et bien d’autres entretenait sa légende de joueur unique.
Les gens qui admiraient Maurice le suivaient à la radio. Ils pouvaient de temps en temps aller le voir au Forum, mais, comme aujourd’hui, les billets n’étaient pas à la portée de tout le monde. Ils l’imaginaient, lui écrivaient, le vénéraient d’une certaine manière à travers ses exploits, ses coupes Stanley et les pages sportives des journaux qui étaient beaucoup plus fréquentées qu’aujourd’hui, autant du côté francophone qu’anglophone à Montréal et dans toutes les régions du Québec.
Giguère s’est penché avec un spécialiste de la culture populaire d’ici, Benoît Mélançon, sur le mythe Maurice Richard. À la différence des joueurs d’aujourd’hui, Maurice pouvait se confondre avec le monde ordinaire. Son physique n’était pas démesuré. C’était sa détermination er son talent de hockeyeur qui faisaient la différence sur la glace. À ses débuts, avant d’être repêché par les Canadiens, il jouait dans plusieurs équipes montréalaises – sous des pseudonymes – pour satisfaire son goût et sa passion du hockey.
Le film souligne avec raison un moment fort dans sa carrière, l’émeute au Forum de Montréal après sa suspension pour le reste de la saison le 17 mars 1955. Le président de la LNH, Clarence Campbell avait été conspué et bombardé de projectiles par les partisans sur place pour l’avoir suspendu injustement et lui avoir imposé une amende de 100$(sic). À cette époque, Richard gagnait 1000$ par année.
Cet événement indiquait à quel point les hockeyeurs québécois étaient considérés comme des cibles faciles pour les dirigeants anglophones de cette ligue. Le nationalisme d’ici se révélait pour la première fois à travers son sport national.
Giguère utilise avec une touche d’humour les photos et films d’archives pour évoquer les épisodes marquants de la carrière du Rocket. On y apprend plein de choses inédites comme son passage au Ed Sullivan Show pour souligner les 10 ans du magazine Sport Illustrated, son voyage en Yougoslavie comme ambassadeur du hockey canadien lors d’un tournoi international, sa présence comme personnage héroïque de bandes dessinées et sans mentionner tous ces produits dérivés et pubs qu’ils inspiraient.
Giguère souligne aussi sa rencontre mémorable avec Félix Leclerc à l’Île d’Orléans en 1983, leur échange de gilets. Félix lui a écrit un poème qui mérite qu’on s’en souvienne :
«Quand il lance, l’Amérique hurle
Quand il compte, les sourds entendent
Quand il est puni, les lignes téléphoniques sautent
Quand il passe, les recrues rêvent
C’est le vent qui patine
C’est tout le Québec debout
Qui fait peur et qui vit.»
Giguère nous offre plein de trouvailles dans ce film. C’est un documentariste doublé d’un recherchiste curieux et enraciné comme Pierre Perrault. Des exemples? Certaines parmi tant d’autres qui ponctuent ce film qu’il faut revoir pour les saisir toutes. Sa méthode d’animer les images fixes et les objets inusités fait souvent flèche de tout bois. Une fraction de seconde et le message inusité passe. Comme la poignée de mains de Maurice et d’un adversaire qui bouge après un combat. Depuis certains de ces derniers films, ce cinéaste utilise régulièrement cette méthode pour rendre encore plus percutantes et dynamiques les images d’archives. Sans oublier tous ces personnages inconnus et tordus comme le sculpteur naïf qui trippe sur Maurice…
Parmi ses trouvailles réussies, je n’en retiens quelques unes comme… sa rencontre avec Aurèle Joliat, une autre légende du hockey toujours fringant sur patins à 83 ans et celle avec le chanteur Oscar Thiffaut (Giguère a fait un très beau film sur lui) lui expliquant comment il a écrit le soir de l’émeute sa chanson en son honneur et a fait imprimer le 45 tours le lendemain matin. Giguère utilise aussi un poème écrit et lu par le poète Jean-Paul Daoust qui, par hasard, a rencontré Lucille et Maurice à l’hôpital en séance de chimiothérapie.
Je me promet d’aller voir la murale refaite de Maurice que le cinéaste a filmée et peut-être aussi l’équipe montréalaise de hockey féminin à l’aréna de Verdun qui clôt le film de façon magistrale en se demandant ce que Maurice aurait pensé de ces nouvelles recrues…
J’ai oublié plein de séquences inoubliables de ce documentaire attachant comme le témoignage de Boum Boum Geoffrion guindé, ému dans son salon en évoquant sa première rencontre avec Maurice (son idole d’enfance) dans la chambre des joueurs…
Je vais peut-être recommencer à écouter les Canadiens à la radio.
Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida
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