Nos cinémas dans la tourmente Guzzo

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Faillite : état d’un commerçant qui a cessé ses paiements.
– Dictionnaire Littré, 10/18, 1872

Nos cinémas, on dit nos cinémas, mais dans la région ils ne nous ont jamais vraiment appartenu… sauf peut-être à l’époque du muet, les années 20, le gardien de but Georges Vézina avait des parts dans le cinéma Capitol de Chicoutimi.

Depuis la nuit des temps, c’est à dire dans les années 50-70, les salles ici étaient prospères. Elles débordaient de spectateurs curieux de voir les films récents arriver. On dénombrait 4 salles à Jonquière, 3 à Chicoutimi, 3 autres à Place du Royaume, plus le Ciné- Parc, une à Arvida, une autre sur la base militaire de Bagotville géré par elle-même. Au Lac, 2 à Alma, un Ciné-Parc, 2 à Dolbeau, une à Mistassini, Normandin, Roberval et St-Félicien. Toutes les salles du Lac appartenaient à des propriétaires indépendants de la région.

À Saguenay, les propriétaires montréalais se disputaient les écrans sauf à l’Anse-St-Jean où le cinéaste Roger Laliberté (Jonquiérois/montréalais) avait sa propre salle, Le Cinéma Laliberté et à Arvida, le Palace géré par Robert Allard avec une programmation anglaise comme celle du cinéma de la base militaire. France Film ( propriétée de J.A. de Sève qui ouvrira TVA) contrôlait les salle de Chicoutimi : le Capitol, le Cartier, l’Impérial rue Racine, les 3 salles de Place du Royaume, les 3 de Jonquière, Bellevue-blvd Harvey, Centre-rue St-Dominique et Élysée-à Kénogami en face de la Banque Royale. Le Ciné-Parc de Chicoutimi était administré par Ciné-Vic inc, Paul Gendron de Victoriaville qui avait possédé un temps les salles de Jonquière.

Aujourd’hui, les salles qui restent soit le complexe l’Odyssée à Chicoutimi (7 écrans), l’Apéro de Jonquière (2 écrans) ont été récupérées par Ciné-Entreprise (Famille Guzzo) à la fin des années 80 de Famous Players, le dernier propriétaire des salles de Place du Royaume.

Et, cet actuel propriétaire, Guzzo (Angelo, Vincente et fils) est dans l’eau bouillante d’une faillite annoncée depuis quelques mois. Il se pourrait même que toutes les salles de cet entrepreneur (141 écrans à travers le Québec) ferment aujourd’hui ou demain. Pourquoi? L’entreprise en question doit au bas mot 108 millions$ à ses créanciers et à sa banque CIBC.

La Cour supérieur a déjà placé l’entreprise en faillite en liquidation. C’est à dire qu’elle doit vendre ses actifs et rembourser ses créanciers qui attendent depuis des mois d’être payés. Le syndic a mandaté la firme comptable Raymond Chabot Grant Thorton de superviser la liquidation du groupe Guzzo. Déjà quelques dates d’échéancier ont été reportées pour permettre à l’entreprise de trouver les fonds nécessaires au redressement. La dernière serait aujourd’hui le 2 février. Elle a déjà procédé à la fermeture de trois complexes : le cinéma des Sources, le Méga-Plex du Marché Central et les cinéma de Saint-Jean sur Richelieu pour réduire la dette.

En 2019, les revenus de la compagnie étaient évalués à 38 millions$, en 2020, ils ont chuté radicalement à cause de la pandémie – le groupe voulait louer ses salles pour les convertir en centre de vaccination – chutant à 7,7 M.$ et en 2023 ils ont remonté à 31 M.$. Mais depuis, les dettes se sont accumulées et les comptes restent en souffrance. Comme l’a indiqué Vincente Guzzo à la SRC le 25 janvier dernier, «on a utilisé les fonds publics (Investissement Québec, Exportation et développement du Canada et les aides financières du Fédéral pendant la pandémie) pour sortir de l’impasse de notre manque de liquidités. Ce n’est pas la meilleure décision à prendre, On le regrette.».

Les nombreuses tentatives de refaire surface avec des prêts de dernière minute n’aide en rien la réputation de l’entreprise.

Le 19 décembre dernier, le déficit total était de 652,000$. En un mois, il a grimpé de 214,959$. Les créanciers reçoivent encore des chèques sans provision. La banque et le porte parole de Guzzo s’accusent mutuellement de retarder inutilement des opérations financières. Il semble que l’entreprise se finance à même ses créanciers comme les propriétaires des immeubles de ses complexes de cinéma et d’autres comme l’Hydro Québec. Vincente Guzzo qui a déjà été un dragon à la télé tient encore le même discours optimiste d’affaire malgré la situation financière qu’on peut qualifier de catastrophique : «nous demeurons déterminés à poursuivre notre mission avec résilience et innovation et à servir nos clients avec excellence»(La Presse, 23 déc.24).

Mais comme dirait mon garagiste, on ne peut étirer l’élastique jusqu’à l’infini. Il est moins cinq pour Guzzo entreprise.

Que se passera-t-il si l’on doit mettre la clé sur la porte des cinémas Guzzo y compris ceux de la région?

Il semble que l’entreprise puisse malgré tout étirer encore l’élastique de la faillite si…des acheteurs potentiels se présentent. Et, selon le syndic et l’entreprise elle-même ce serait le cas présentement. Vincente Guzzo utilise l’argument de la protection de ses 500 employés aussi pour convaincre le syndic et les créanciers de lui permettre une fois de plus de trouver les fonds nécessaires au sauvetage.

Le pari de monsieur Guzzo dit le dragon cinéphile est assez risqué. 100 millions $ et plus c’est difficile à trouver quand votre marge de crédit tremble de tous les côtés. Si l’on perd les films récents, en grande partie américains, qui ne sortent plus dans nos salles commerciales, on pourra toujours se rabattre sur la programmation des ciné-clubs qui offre davantage une ouverture sur les cinématographies du monde. Évidemment, les cinéphiles qui croient qu’un bon film c’est d’abord un film américain avec des effets spéciaux et des acteurs et actrices consacrées par le box office, ceux-là vont devoir traverser le Parc pour aller voir ces films au Lac ou à Québec.

Les salles de cinéma de la région ne nous ont jamais appartenu en propre. C’est un peu comme nos richesses naturelles, nos rivières, nos lacs, notre hydro électricité. Mais il semble que les gens d’affaires n’ont jamais crû qu’on pourrait faire des bonnes affaires en possédant des salles de cinéma. On les laisse les autres s’en occuper. Et quand ils coulent, on les regarde couler.

C’est ce qu’on est en train de faire. Vincente Guzzo a promis au moins une dizaine de fois qu’il rénoverait les salles de Chicoutimi et construirait un autre complexe dans cette ville. Je crois actuellement, il a la tête ailleurs.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida


Pour relire les différentes chroniques de Pierre Demers sur RueMorin.com, cliquez ICI



Les trois (3) dernières publications:


Merci de supporter RueMorin.com en vous abonnant à son infolettre sur la page principale du site. Autrement, nous sommes aussi sur Nextdoor, Mastodon et Bluesky

1 Commentaire

1 Rétrolien / Ping

  1. Diocèse de Chicoutimi – RueMorin.Com

Laisser un commentaire