Les 40 ans de l’Envol, le temps s’enfuit

Chronique de Monsieur Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida

Que sont mes amis devenus
-Rutebeuf

Le bar l’Envol à Jonquière sur la St-Do célèbre ses 40 ans. Assez inusité qu’un bar de quartier résiste aussi longtemps, sans au moins goûter au feu une fois. J’y ai passé un certain temps de ma vie là moi aussi. Je ne le renie pas. La plupart du temps en 5 à 7 avec des ami(e) s pour changer le sort du monde. J’ai aimé les témoignages de Réjean Bouchard, animateur culturel et de Denis Leclerc, comédien, deux pionniers de l’endroit dans les médias qui évoquaient la convivialité du lieu et les heures de camaraderie passées là.

Il faudrait faire parler Bruno Tremblay, le maître d’œuvre du lieu pendant des décennies pour souligner le rôle culturel qu’a joué ce petit bar vétuste dans la vie régionale. La galerie de personnages d’ici et d’ailleurs qui y a circulé. Fouillons notre mémoire et celle des autres pour se rappeler deux ou trois choses. Une exception mérite qu’on s’en préoccupe à l’occasion.

On pouvait tout faire à l’Envol, tout voir et voir tout le monde ou presque. Le fils de Bruno, Louis T devenu un humoriste respecté et un peu songé y a travaillé un certain temps comme garçon de bar. Peut-être a-t-il mûrie sa future carrière en servant les habitués du lieu.

Dominique et Dany du Groupe Sanguin y ont sûrement déniché certains de leurs personnages stéréotypés à l’intérieur du bar ou à travers les vitrines.

La défunte radio communautaire CHOC-FM animée par Réjean Bouchard y a diffusé des émissions mémorables. Avec un choix musical d’avant garde qui n’a rien à voir avec le country de CKAJ-FM qui a récupéré la licence de la radio de la maison communautaire pour vendre de la pub à rabais et entretenir la nostalgie de l’ancien maire.

On pouvait tout faire à l’Envol. Boire évidemment. Au début et pour longtemps de la bière en fût plus ou moins potable et du vin de seconde zone. Du fort pour les plus fortunés. Mais on allait pas là pour se plaindre de la carte. On allait là parce que c’était notre place pour se rencontrer et pour passer un bon temps. J’oubliais, les pizzas réchauffées au micro onde étaient toxiques.

Les lavabos des toilettes décaties n’ont jamais digéré l’eau chaude. Ça faisait partie des allures de la maison entretenue au minimum. Au sous-sol, le patron dissimulait ses trésors  et les sacs de chips qu’il distribuait occasionnellement selon son humeur.

On pouvait y passer des films parfois, y jouer de la musique avec des bands d’occasion et ceux que Bruno composait parce qu’il était d’abord musicien et ensuite collectionneur de disques et de toutes sortes de choses. L’Envol dans mon temps, c’était aussi un peu une succursale du cégep. Les profs ont fait vivre l’Envol (Et aussi les étudiants) dès le début et j’imagine qu’ils le font encore. Et aussi le milieu culturel étendu de Jonquière profond.

Les 5 à 7 regroupaient les profs de certains départements plus fidèles que d’autres. Les clients réguliers avaient leur table ou leur tabouret désigné au bar. La gang du billard formait un groupe à part. C’étaient les sportifs de la place. Laurent, appariteur en arts visuels était parmi les plus fidèles partisans. Bruno leur avait même organisé un tournoi annuel qui s’étirait sur toute une fin de semaine. C’était très sérieux le billard à l’Envol. Le calibre du jeu était fort élevé et avant d’être accepté comme participant ou participante régulier, il fallait fait ses preuves.

Le même Bruno planifiait avec ses employées (Entre autres Denise qui proposait des œufs de caille) un réveillon de Noël pour les habitués esseulés (pléonasme ici) ou une fin d’année qui n’étaient pas piqués des verres.

Pendant un temps, les murs et le plafond de la salle des sportifs avaient été décorés et taggés par un élève doué de Dumont, Martin Thivierge.

Le 5 à 7 commençait dans le fond quand le cinéaste Claude Bérubé descendait de l’autobus de Chicoutimi pour rejoindre son tabouret au bar.

Nous, on attendait Pierre Dumont et Odette pour agrandir la table. Le Breton Louis Briand

Se mettait à postillonner dans nos verres sans faire exprès. Fallait les protéger avec des sous verts.

Il arrivait que Bruno interdise l’entrée à certains clients récalcitrants qui tanguaient et gueulaient trop fort. Je pense ici au Breton encore une fois et à Gilles Maclean de triste mémoire. Jimmy sans doute aussi quand il arrivait givré. Et Daniel P. qui semblait avoir une incompatibilité de caractère avec le maître des lieux. Sans doute d’autres qui faisaient partie de la famille rapprochée du lieu et que le patron finissait par avoir en aversion.

Beaucoup de clients réguliers de l’Envol sont décédés dans l’exercice de leur fonction.

Si on collait sur les murs du bar tous ceux et celles qui ont fait du temps à l’Envol depuis son ouverture et qui se sont envolés, on manquerait de murs et de punaises.

L’Envol a vu passer beaucoup de monde connu et reconnu.

À tout hasard, dépendant de ma mémoire poreuse, j’en évoque quelques-uns.

Pierre Foglia qui arrive à vélo un mardi de juillet pour saluer Bruno. Il avait entendu parler de ce bar du bout du monde comme on dit en ville. Il s’informait sur les choses à voir avant de prendre le large vers le Lac où l’Île du Repos l’attendait. Bruno était un fervent lecteur des chroniques de Foglia dans La Presse qu’on retrouvait d’ailleurs parmi les journaux papier disponibles à l’Envol, avec le Progrès-Dimanche aux mots croisés. Noircis.

Les membres du syndicat des profs du cégep (SPECJ) passaient à l’Envol parfois avec leurs invités de choix comme Michel Chartrand, Hélène Pedneault, Gil Courtemanche, Serge Mongeau, Jean-Marc Piotte, Pierre Falardeau qui avait fait 200 entrevues avec des étudiants d’ATM dans la journée avant de finir la journée avec Bruno.

Les discussions sur les films présentés au ciné-club du Cégep ont eu lieu longtemps à l’Envol assez tard dans la soirée. Des cinéastes de renom y venaient à l’occasion présenter leurs films. Des noms? Pierre Perrault, Claude Jutra, Gilles Groulx, Jean-Pierre Lefebvre, Serge Giguère, Paule Baillargeon, André Forcier, Jacques Leduc, les frères Gagné.

Ceux des Vues animées aussi se retrouvaient souvent à l’Envol. Je pense entre autres à Martin Duckworth, Ève Lamont et Carole Poliquin.

Les écrivains de passage à Jonquière avaient pris l’habitude de virer du côté de ce bar. Yves Boivert, Gilbert Langevin, les poètes des Nuittes de poésie du Côté-cour, Louis Hamelin, Maxime Catellier, Shawn Cotton, Jean-Paul Daoust, Tony Tremblay, Patrice Desbiens, Jean-Sébastien Larouche qui vient de s’envoler lui aussi. Un tas d’écrivains invités au Salon du livre d’abord au Cégep ensuite à Arvida.

J’oublie trop de monde connu et inconnu. Faudrait que la Société historique du Saguenay ouvre une section «bar oubliés».

Comme les acteurs, les comédiens, les metteurs en scène, les chanteurs, les chanteuses qui ont passé par ce bar convivial à un moment donné dans leurs tournées.
De même que les musiciens du Festival de musique de création du SMC créé par Dumont,

Lussier, Derome, Falaise, Tanguay et tant d’autres appréciés par le Facteur culturel.

Deux souvenirs particuliers en terminant pour évoquer encore le passage des illustres connus de toutes sortes dans ce bar démodé qui résiste au temps.

J’arrive un mercredi après-midi et le bar est vide sauf quelqu’un qui parle avec Bruno tout en écrivant des poèmes : Stéphane Ouellet sans ses gants.

Après un récital de La marche à l’amour de Gaston Miron au Côté-Cour, il prend sa bière à l’Envol, je lui demande de me signer une cassette de son show pour ma fille Clara. Je l’ai encore. Mon souvenir précieux de l’Envol.

Longue vie à l’Envol, longue vie à Bruno malgré tout. On ne pourra jamais être d’accord sur tout. Moi je dirais que ce bar sert un peu de nuage pour ses habitués qui ont besoin parfois de hauteur pour survivre au moment présent.

Pierre Demers, cinéaste et poète rouge d’Arvida, ancien client de l’Envol.


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