La gratuité en culture

Chronique culturelle – par Monsieur Antoine Le Blet

Dans cet exercice de réflexion, je chercherais à nourrir une réflexion seulement culturelle, mais qui est selon moi, plus de l’ordre d’un projet de réflexion sociétaire qu’une simple question relevant du monde culturel.

La culture, un droit fondamental ?

À l’heure ou un changement majeur et profond de société est imminent, la culture n’est pas épargnée par des questions vitales pour son avenir. Elle est depuis toujours la partenaire de l’homme et en est d’ailleurs l’un des facteurs qui le distingue au sein du règne animal. C’est ainsi qu’il y a environs 9000 ans, Çatal Hüyük, première ville connue de l’humanité, était un centre urbain ou l’art fleurissait . On y retrouvait notamment de l’art pictural en grande quantité, tapissant les murs de la ville. Un art populaire, à l’instar des fresques romaines comme celle retrouvées à Pompéi, accompagnées de la finesse du travail de la pierre qui orne les plafonds et les murs des temples et des bâtiments publics de l’époque antique comme ceux de Nîmes en France par exemple. Bien que la culture ait toujours été partagé entre une forme « public » et une forme « privé », notamment dû aux premiers riches marchands capables de payer des artistes pour réaliser des fresques dans leurs salons ou salles de bain, il a toujours été influencé par la religion, la philosophie, l’économie, la nature, l’humain et bien d’autres. L’art est indissociable du reste du monde. Tout comme la vision d’un monde habité par l’Homme est impossible sans art. L’art existerait-il sans spectateur ?

L’art est toujours passé au travers de l’histoire, oh jamais sans pertes. Le désastre des idéologies extrémistes a toujours été l’ombre de notre puissance créatrice. Le bulldozer du colonialisme et du despotisme passé et présent a tenté et tente encore de faire table rase de cultures riches et millénaire tandis que l’archéologie tente de recoller les morceaux de ce que l’on a oublié. Bien que cette désignation ne soit pas – encore – reconnu en droit internationaux, l’expression « génocide culturel » est de plus en plus utilisée, notamment au Canada pour son traitement des premières nations à travers son histoire , et cela alors que la culture apparait deux fois dans la Déclaration universelle des droits de l’homme à l’article 22 et 27 de celle-ci. La question se pose subséquemment : la culture, un droit fondamental ?

Une fracture économique

Nous vivons dans un monde ou des obstacles ont toujours séparés les peuples. Que ce soient des obstacles géographiques ou culturel. Depuis plusieurs décennies, une fracture majeure se forme au sein de la société mondiale. Ce gouffre entre les plus fortunés de ce monde et les plus pauvres n’a rien à envier à la séparation économique entre la royauté et la plèbe du moyen âge. « Pour la première fois en 30 ans, la pauvreté augmente » indiquait le 22 septembre 2020 M. Guterres à l’ONU . Le malheur environnemental que nous vivons en arrière-plan de nos préoccupations dites « prioritaire » est accompagné d’un malheur économique qui ne fait que creuser encore et encore les inégalités mondiales. Cet abysse entre riche et pauvre est inimaginable à l’échelle planétaire tant il targue des chiffres inconcevables pour le commun des mortels. Pour avoir une idée de ces inégalités, nul besoin de faire un tour du monde de la misère, une simple ballade en ville permet de constater avec quelle animosité nos concitoyens les plus riches croisent ceux qui vivent dans la rue ou dans des logements de misères quelques fois peu enviables à celle-ci. Il suffit de regarder la réalité étudiante, devant bien souvent se battre pour vivre dignement en suivant leurs études, promettant un avenir moins difficile. Et nos ainés qui ne peuvent généralement pas se permettre une fin de vie descente alors qu’ils ont œuvrés à la société toute une vie durant.

« Le risque est que la population se désengage de la culture, croyant que c’est l’affaire du gouvernement. Plus de 40 % des Québécois ne paient pas d’impôt ; les étudiants réclament la gratuité scolaire ; d’autres voudraient que tous les spectacles soient gratuits. Il y a une limite ! » M. Jayal.

Je ne peux m’exprimer dans cette partie sans réagir à ces propos, qui à mon sens, est exactement la représentation de cette fracture. Si 40% des québécois ne paient pas d’impôts, c’est parce que leurs revenus ne le permettent pas. Ainsi, la limite indiquée ici est claire, pourquoi les plus riches paieraient pour les plus pauvres ? Selon l’Institue de la statistique Québec, une famille de deux personnes doit gagner plus de 30 210 $ en 2016 pour être reconnu à faible revenus . Il est à noter que la majorité des étudiants indépendants de leurs parents n’arriveront pas à ce niveau.

La gratuité, un enjeu de société

Les étudiants demandent la gratuité scolaire, certain partis politique demande celle des soins dentaires, d’autres de la culture. Où est la limite ? Comment déterminer ce qui doit être gratuit de ce qui ne doit pas l’être. L’éducation, la santé et la culture sont-ils des droits fondamentaux ? Les personnes les plus riches doivent-elles payer pour les plus pauvres ? Autant de questions que notre société doit répondre, et cela depuis plusieurs années. À cette question, j’ajouterais ; dans quelle proportion la société québécoise et au-delà, canadienne, doivent par exemple subventionner les énergies fossiles et les grandes entreprises internationales , surtout si l’on prend en compte l’évasion fiscale ? En quoi ces entreprises ont plus le droit que les citoyens les plus pauvres de notre société ? Comment permettre une véritable gratuité scolaire lorsque le prix du logement étudiant bondit en contre-parti de celle-ci comme en France et ainsi, vient rattraper les gains de ce droit ?

Cette question de la gratuité comme enjeu sociétaire ne peut voir naitre une réponse claire et juste dans un monde où l’injustice navigue dans l’opacité de la mondialisation. Il faut un projet gouvernemental de refonte des aides gouvernementales et d’accès aux droits fondamentaux que sont l’éducation, la santé et la culture. Que ce soit par un investissement gouvernemental massif dans le secteur culturel ou par l’aide aux plus pauvres pour un meilleur accès à la culture.

La culture, un privilège ?

En rendant la culture accessible via un coût indépendamment du statut social de l’individu, cela revient à placer la culture comme un privilège uniquement accessible aux plus riches de la société. Alors que certain mettent de l’argent de côté durant des mois pour aller voir un concert à 150$ le billet d’entrée, d’autres ne remarque même pas la dépense dans leur compte en banque. Michel Zins dit ceci :

« Gratuité ne veut pas nécessairement dire qu’on attirera des personnes qui ne s’intéressent pas à la culture. De toute façon, une part importante de ceux qui participent à des activités culturelles gratuites aurait les moyens de payer. […] En Angleterre, ils ont fait l’expérience de la gratuité. La fréquentation a effectivement augmenté, mais ils se sont rendu compte que ce sont les mêmes personnes qui reviennent plus souvent, raconte M. Colbert. Et les Anglais ont réintroduit les tarifs. Je suis contre la gratuité, parce que ça équivaut à subventionner des personnes qui ont les moyens de payer et que ça lance le message que la culture, ça ne vaut pas grand-chose. »

Probablement que la question est prise à l’envers ici. Pour enrayer l’analphabétisme, on ne donne pas l’accès gratuit aux bibliothèques à des personnes ne sachant pas lire. On tente de résoudre le problème à la base, soit l’éducation des personnes souffrant d’analphabétisme, puis ensuite, on donne un accès gratuit aux gens.

Donner un accès gratuit à l’art suppose qu’il ait fallu rendre l’art accessible à tous, notamment en passant par l’éducation. Ainsi, donner un roman d’Émile Zola à une personne qui ne sait pas lire revient à donner accès à l’ensemble du monde culture à une personne n’ayant pas eu d’éducation culturelle.

L’éducation, une piste ?

Venons-en donc maintenant à ce pilier de toute société, l’éducation. Que la culture devienne gratuite ou plus payante que jamais, il est indéniable qu’il sera impossible de toucher un plus grand nombre de gens sans passer par une éducation à la culture. Une éducation gratuite ? Cela est un autre débat sans pour autant être dénué de lien avec notre réflexion actuelle. Il en va d’une question de priorité. Nous basons notre société sur une éducation utilitaire, à but de formater des esprits aux bons fonctionnement d’un type de société très particulier, le capitalisme. Tout comme l’environnement tend à s’en rapprocher fortement notamment au travers de programmes gouvernementaux et internationaux verdissant des organisations et des projets très loin d’un avenir plus environnemental, la culture à tendance à flirter dangereusement avec les sphères les plus cossues de l’humanité.

Que ce soit en environnement ou en culture, la solution pour que tous se sentent concerner ne passerait-elle pas par une éducation plus proche de l’humain que de l’argent ? Cette question est clairement un enjeu de société mondiale qu’il faudra se pauser et va de pair avec la suivante : quelles sont les priorités que nous souhaitons voir dans notre avenir commun ?

Un avenir à dessiner

La gratuité culturelle, une composante d’une réflexion sociétaire ? Cette question se pose, car en y réfléchissant un peu, si l’on souhaite subventionner la culture à sa juste valeur, il faut également jouer sur le volet de l’éducation. Celui doit aussi, dans l’idéal, être subventionné afin de permettre à tous d’avoir les mêmes chances face au système. Afin de garantir un apaisement d’esprit financier, tant aux étudiants qu’aux non étudiants, une gratuité du système de santé est indispensable. Mais où trouver cet argent ? En redirigeant les subventions qui n’on plus lieux d’être (comme celles aux énergies fossiles par exemple ?), mais également en taxant justement les grandes entreprises et les plus fortunés. À l’aube d’un changement radical de société, il est plus important que jamais de réfléchir à ce que l’on souhaite pour la société de demain. Pourquoi ne pas imaginer un monde où l’argent ne serait plus roi ? L’utopie est perte de temps là où pour les autres, elle est la naissance de l’avenir. Il ne faut pas avoir peur de l’utopie, il faut avoir peur en ceux qui n’y croient pas, car sans but ni idéal, à quoi bon avancer ?

Je conclurais sur cette phrase, qui certes, peu passer pour celle d’un rêveur, mais qui ne rêve pas ? Je suis ici dans une réflexion sur le milieu des arts, et après tout, la culture, ça a aussi pour but de nourrir le rêve.


  1. Sacleux Arnaud, Catal Huyuk, la première ville du monde était égalitaire, National Géographique, article en ligne, publié le 11 juin 2020
    2. La reconnaissance du génocide culturelle au Canada, France Culture, conférence, en ligne, publié le 21 décembre 2018
    3. Déclaration universelle des droits de l’homme, Nations Unies, en ligne, publié le 10 décembre 1948
    4. Onu info, Le chef de l’ONU donne 100 jours à la communauté internationale pour arriver à un cessez-le-feu mondial, article en ligne, publié le 22 septembre 2020
    5. Froment Dominique, « Le juste prix, un enjeu pour la culture », Les Affaires, PDF, publié le 23 février 2013
    6. Institut de la statistique Québec, Seuils du faible revenu, MFR-seuils après impôt, selon la taille du ménage, Québec, 1996-2017, en ligne, mise à jour le 15 novembre 2019.
    7. Perreault Mathieu, Des subventions de 54 milliards pour les énergies fossiles, La Presse, article en ligne, publié le 10 mai 2019, https://bit.ly/2H2PLuy
    8. Froment Dominique, « Le juste prix, un enjeu pour la culture », Les Affaires, 23 février 2013.

Références

Déclaration universelle des droits de l’homme, Nations Unies, en ligne, le 10 décembre 1948, https://www.un.org/fr/universal-declaration-human-rights/

Froment Dominique, « Le juste prix, un enjeu pour la culture », Les Affaires, PDF, publié le 23 février2013

Institut de la statistique Québec, Seuils du faible revenu, MFR-seuils après impôt, selon la taille du ménage, Québec, 1996-2017, en ligne, mise à jour le 15 novembre 2019, https://www.stat.gouv.qc.ca/statistiques/conditions-vie-societe/revenu/faible–revenu/seuilsmfr_qcapi_.htm

La reconnaissance du génocide culturelle au Canada, France Culture, conférence, en ligne, 21 décembre 2018, https://www.franceculture.fr/conferences/maison-de-la-recherche-en-sciences-humaines/la-reconnaissance-du-genocide-culturel-au-canada

Onu info, Le chef de l’ONU donne 100 jours à la communauté internationale pour arriver à un cessez-le-feu mondial, article en ligne, publié le 22 septembre 2020, https://news.un.org/fr/story/2020/09/1077892

Perreault Mathieu, Des subventions de 54 milliards pour les énergies fossiles, La Presse, article en ligne, publié le 10 mai 2019, https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2019-05-10/des-subventions-de-54-milliards-pour-les-energies-fossiles

Sacleux Arnaud, Catal Huyuk, la première ville du monde était égalitaire, National Géographique, article en ligne, 11 juin 2020 https://www.nationalgeographic.fr/histoire/2020/06/catal-huyuk-la-premiere-ville-du-monde-etait-egalitaire

 


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